Accueil > N° 57 - décembre 2008 | Par Eric Fassin | 1er décembre 2008

La Marseillaise à Vichy

Le 30 octobre 2008, à Paris, une Equatorienne est convoquée au commissariat de police du 5e arrondissement

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 :// « suite à l’inscription de votre enfant à l’école et étant donné « votre situation alors irrégulière en France . Profitant d’une démarche qui ne requiert pourtant nul titre de séjour, les services de la mairie l’ont dénoncée. Interrogé sur Europe 1, Jean Tiberi, maire du 5e arrondissement, déclare : « je suis scandalisé ! Toutefois, ce n’est pas la délation qui provoque son indignation : au contraire, il soutient un « fonctionnaire de très grande qualité qui, à l’en croire, « n’a fait qu’appliquer la loi . Le vrai scandale, ce serait que certains osent faire le parallèle avec la guerre : « essayer de faire appel à ces souvenirs odieux d’un régime de Vichy, non, de grâce ! Et de conclure : « rappeler cela, moi, je suis choqué , « outré »//.

Il s’agit bien d’outrage. Quelques jours plus tôt, Romain Dunand comparaissait devant la cour d’appel de Paris. Dans un courriel au ministère de l’Intérieur, il avait écrit : « Voilà donc Vichy qui revient : Pétain avait donc oublié ses chiens ! » La défense a beau plaider que la comparaison historique est légitime, pour l’avocat de Nicolas Sarkozy, suivi par le ministère public, « traiter quelqu’un de vichyste constitue clairement un outrage » . Le cas n’est pas rare : un sous-préfet poursuit Maria Vuillet, accusée de l’avoir traité de « petit facho » , et Simone Levavasseur comparaît pour avoir écrit à la préfecture en rapprochant « l’actuelle politique gouvernementale en matière d’immigration » et « le début des années 1940 » . « Hon-teux »  : c’est le mot qu’ont sans cesse à la bouche nos gouvernants contre leurs critiques, à l’heure de la « directive de la honte ». Ce qui les scandalise, ce n’est pas la réalité d’une politique, mais le langage qui la dénonce.

C’est dans le contexte de cette inversion rhétorique qu’il faut comprendre le sommet européen sur l’intégration organisé à Vichy les 3 et 4 novembre par le ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale. Pourquoi Vichy, surtout quand on a en mémoire la pétition d’historiens contre l’intitulé de ce ministère ? Le Comité de vigilance face aux usages de l’histoire a d’ailleurs justement dénoncé « le cynisme » d’un tel sommet, « sur le lieu même d’un régime qui s’est illustré par sa politique discriminatoire et criminelle à l’égard des étrangers » . Mais Brice Hortefeux ne s’embarrasse pas de tels scrupules : « On en a ras-le-bol de cette histoire du passé ! » , déclare-t-il le 28 juin. C’est au refus de toute repentance qu’on reconnaît ainsi la droite décomplexée. Il ne s’agit pas d’un lapsus : elle n’est pas trahie par quelque inconscient politique ; elle « assume » .

Ce que veut dire le choix de Vichy, ce n’est donc pas ce qu’il signifie malgré lui, mais ce qu’il fait délibérément, bref, son effet rhétorique. Ainsi, selon une dépêche AFP du 3 novembre, « des manifestants déguisés en prisonniers de camps de la Seconde Guerre mondiale afin de dénoncer la politique européenne d’immigration ont été interpellés aujourd’hui à Vichy » . Or, le titre retenu par Libération, qui reprend l’information, porte sur l’illégitimité non de cette politique, ni même de cette interpellation : mais de la manifestation : « A Vichy, des manifestants dérapent. »

La preuve que notre politique ne dérape pas , c’est donc que ses critiques dérapent. Ainsi fonctionne le nouveau syndrome de Vichy, ou plutôt le syllogisme vichyssois. Comment ose-t-on parler de /« rafles », et comparer la République à Vichy ? On ne peut tout de même pas laisser dire des choses si choquantes : c’est déraisonnable, et même irrationnel, pire, c’est une atteinte à la démocratie. En effet, nous sommes dans un Etat de droit, et policiers et préfets ne font qu’appliquer les lois de la République.

Le paralogisme orwéllien se referme alors : c’est justement parce que nous sommes en démocratie, et non sous Vichy, qu’il est interdit de critiquer le pouvoir légitime. Ainsi, Hervé Eon comparaît pour « offense à chef de l’Etat » . Sur la pancarte de ce manifestant, lors d’un voyage présidentiel, on lisait : « casse-toi, pov’con. » La preuve que nous sommes bien en République, c’est non seulement qu’on ne saurait poursuivre le président pour cette phrase, mais aussi qu’on doit poursuivre celui qui la retourne contre lui.

Ironie finale de l’histoire : c’est à Vichy que Brice Hortefeux l’annonce, le contrat d’accueil et d’intégration imposé aux immigrés comprendra dès 2009 « une séance d’apprentissage et d’explication de la Marseillaise » . C’est parce que nous sommes libres qu’il est interdit de siffler l’hymne national. C’est parce que notre identité nationale se confond avec la démocratie qu’elle doit être imposée même : et surtout : aux étrangers. Et c’est parce que nous sommes en République qu’il convient de l’annoncer à Vichy. Éric Fassin

Paru dans Regards n°57 , décembre 2008

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