Accueil > N° 48 - février 2008 | Par Eric Fassin | 4 février 2008

Le loup de la xénophobie et l’agneau de la diversité

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Depuis les années 1980, on nous explique qu’une politique restrictive en matière d’immigration serait la condition de « l’intégration ». L’avantage de cette logique rhétorique, c’est qu’elle ne saurait être démentie par les faits : au contraire, plus on s’inquiète des ratés de « l’intégration », plus on durcit la politique d’immigration : et inversement. Le ministre de l’Identité nationale est ainsi celui de l’Immigration et de l’Intégration. Dans Le Parisien du 15 janvier, Brice Hortefeux reprend donc la formule magique : « Si on veut réussir l’intégration, il faut maîtriser l’immigration. » Le Parti socialiste ne dit pas autre chose. En plein débat parlementaire sur la loi Hortefeux, Manuel Valls dessinait, le 20 septembre 2007, dans Libération, les contours d’une « politique d’immigration de gauche », revendiquant expulsions et quotas, en partant du même constat navré : « notre modèle d’intégration subit de sérieux revers depuis une trentaine d’années. »

L’élément nouveau, c’est qu’aujourd’hui la « diversité » joue le même rôle que « l’intégration » : tout se passe comme si l’ouverture de la diversité compensait la fermeture en matière d’immigration. On l’a vu dans la composition du gouvernement, avec la mise en avant des minorités visibles, de Rachida Dati à Rama Yade. Fadela Amara a ainsi été appelée à travailler avec Brice Hortefeux, et son mot contre l’amendement ADN (jugé « dégueulasse ») aura suffi à symboliser la « diversité », sans rien changer bien sûr à la position du gouvernement. Aujourd’hui, le président de la République annonce simultanément deux réformes constitutionnelles : l’une, avec Brice Hortefeux, à qui il demande « d’aller jusqu’au bout d’une politique fondée sur des quotas » d’immigration, et l’autre, présidée par Simone Veil, révisant le Préambule de la Constitution, en particulier « pour assurer le respect de la diversité, pour rendre possibles de véritables politiques d’intégration ».

Certes, le Conseil constitutionnel a rappelé récemment que la diversité et l’immigration ne relèvent pas de la même politique. En effet, s’il a censuré, le 15 novembre, l’amendement permettant des statistiques « ethno-raciales » pour lutter contre les discriminations, c’est au motif qu’il n’avait pas sa place dans une loi sur l’immigration : il s’agissait d’un « cavalier » législatif. Mais il y a plus. La xénophobie d’Etat n’est pas seulement distincte d’une politique de la diversité ; elle en sape les fondements. C’est vrai des expulsions. Comment faire du chiffre, sans arrestations au faciès et sans racialiser ceux qu’on veut chasser, comme les Rroms ? C’est vrai également des quotas géographiques : réduire le nombre d’Africains (car c’est bien d’eux qu’il s’agit), n’est-ce pas entrer dans une logique de discrimination raciale ? Et comment imaginer que cela n’aurait pas d’effet sur la manière dont sont considérés dans notre société les Noirs et les Arabes ?

C’est d’autant plus vrai que notre discours politique, non moins que notre pratique policière, continue de confondre les immigrés et leurs descendants, mais également ceux-ci avec les minorités visibles, en oubliant par exemple que les Noirs peuvent aussi être Antillais, quitte à superposer les logiques dans l’expression « issus de la diversité ». Ainsi, à Washington, le 6 novembre, le président déclarait : « L’Amérique que j’aime, c’est celle qui se dote depuis vingt et un ans d’un ministre des Affaires étrangères qui n’est pas américain « canal historique », pour reprendre la belle expression de Rama [Yade] : Madeleine Albright, Colin Powell, Mme Rice. » Pour lui, Condoleezza Rice n’est donc pas une Américaine « de souche », puisqu’elle est noire. Les médias français ont à peine relevé la gaffe : le sens commun du président est largement partagé : y compris à gauche. Dans la tribune déjà citée, Manuel Valls s’attachait à compenser la fermeté de sa politique d’immigration : « fidèle à son idéal de solidarité, la gauche doit améliorer sensiblement les conditions d’accueil des populations d’origine immigrée. » Là encore, qui s’étonne qu’on parle d’accueil, comme pour des étrangers, alors qu’il s’agit de Français « d’origine immigrée » ? Loin d’être complémentaires, xénophobie institutionnalisée et lutte contre les discriminations sont contradictoires. Ce n’est pas seulement le mariage de la carpe et du lapin ; ce sont les noces du loup et de l’agneau. É.F.

Eric Fassin : sociologue, Ecole normale supérieure, chercheur à l’Iris (CNRS/EHESS)

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