Accueil > N° 67 - décembre 2009 | Par Eric Fassin | 1er décembre 2009

Le mur de l’identité nationale

Nicolas Sarkozy, témoin il y a vingt ans de la chute du mur de Berlin ? On songe à un célèbre album pour enfants : à chaque page, le lecteur joue à retrouver le même personnage : « Où est Charlie ? » Une fois la supercherie berlinoise révélée, les plaisantins s’en sont donné à cœur joie : « Où est Nicolas ? »

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Partout, bien sûr, de Lascaux à Yalta. Que diable le Président allait-il faire dans cette galère ? Pourquoi s’exposer si imprudemment au ridicule ? On ne saurait se contenter de recourir à la psychologie d’un « complexe de (Checkpoint) Charlie ». L’enjeu est bien politique. Projeter Nicolas Sarkozy dans ce moment historique, c’est éviter en retour d’introduire le mur de Berlin dans notre actualité, soit le « grand débat » sur l’identité nationale.

Après tout, fêter la chute du Mur, n’est-ce pas ébranler tous les autres murs ? Et comment célébrer la liberté de circulation en 1989, sans s’interroger sur la politique d’immigration de l’Europe-forteresse en 2009 ? « Quand les murs tombent » : Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau intitulaient ainsi leur critique du nouveau « ministère de l’Identité », en 2007. Certes, il y a Mur et murs : à Berlin, hier, le premier empêchait la sortie des ressortissants de l’Est ; dans l’Europe de Ceuta et Melilla, les seconds interdisent aujourd’hui l’entrée aux habitants du Sud. Il n’empêche : n’est-ce pas la même liberté qui est entravée ? On comprend pourquoi, à Berlin, il importe que la commémoration du passé n’éclaire pas notre présent.

Pour Vichy, il en va tout autrement. On se souvient que le ministre de l’Immigration choisissait d’y accueillir début novembre 2008 un sommet européen sur l’intégration : il annonçait déjà à cette occasion l’enseignement de la Marseillaise aux étrangers. Manifestement, l’identité nationale gêne plus à Berlin qu’à Vichy. Paradoxalement, c’est parce que notre gouvernement se réclame de la démocratie : au contraire du régime de Pétain. Cette comparaison est donc à son avantage : on n’en est pas là ! Le contraste avec l’Allemagne de l’Est l’est moins : l’exemple de cette République démocratique nous rappelle qu’il ne suffit pas de se réclamer de la démocratie pour en appliquer les valeurs.

Or, telle est bien la rhétorique que nos gouvernants opposent à toute critique de la politique d’identité nationale. Sans doute les valeurs en sont-elles diverses : dans la circulaire adressée aux préfets le 2 novembre, on trouve côte à côte « le service public » et « l’entreprise ». Pour autant, c’est la démocratie qui justifie tout. Ainsi, pendant la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy expliquait la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale en termes républicains de liberté et d’égalité : et d’abord entre les sexes. De fait, on retrouve aujourd’hui cette thématique démocratique : le débat sur l’identité nationale serait la réponse à « l’affaire de la burqa ».

C’est pourquoi, avec « l’égalité homme-femme », « la laïcité » figure en bonne place dans l’inventaire des valeurs démocratiques. Pour autant, on rencontre aussi, parmi les éléments d’identité nationale recensés dans la circulaire ministérielle, non seulement « notre vin » (à défaut de bière et de cochon, signes d’intégration « auvergnate » selon l’UMP), mais surtout « nos églises et nos cathédrales »  ; en revanche, ni synagogues ni mosquées. Comme le déclare en effet le Président, le 12 novembre : « Pas un libre-penseur, pas un franc-maçon, pas un athée qui ne se sente au fond de lui l’héritier de la chrétienté. » Oubliés, les juifs et les musulmans. L’affichage de la laïcité contre l’islam sert bien à compenser la reconnaissance d’une « laïcité positive », moins démocratique que catholique.

Mais il ne s’agit pas seulement de religion. Dans ce même discours, devant le mur des fusillés de La Chapelle en Vercors, Nicolas Sarkozy ne se prive pas d’invoquer les mânes de Marc Bloch, et avec lui de « tous ceux qui avaient découvert que la France avait une âme au moment même où elle allait la perdre » . Contre l’envahisseur étranger, la Résistance devient ainsi la caution de l’identité nationale. Ce qui permet aussitôt un clin d’œil rappelant la même époque, mais pas le même camp : « J’ai supprimé (sic) les droits de succession parce que je crois au travail et parce que je crois à la famille. » D’ailleurs, le Président déclarait déjà aux agriculteurs, le 27 octobre : « Le mot « terre » a une signification française et j’ai été élu pour défendre l’identité nationale française. Ces mots ne me font pas peur, je les revendique. » La rhétorique présidentielle est donc fondée sur la troublante confusion d’un double jeu : la Résistance, ou bien Vichy ? Les deux, mon général ! Pour parler d’identité nationale, le mur du Vercors s’avère ainsi plus commode que le mur de Berlin. Drôle d’histoire...

É.F.

Paru dans Regards n°67, décembre 2009

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