Accueil > N° 62 - mai-juin 2009 | Par Eric Fassin | 1er mai 2009

« Leurs » familles et « les nôtres »

IL Y A « EUX », ET IL Y A « NOUS ». MAIS POUR ARRIVER À CETTE OPPOSITION, SI SIMPLE EN APPARENCE,

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

il faut tout un travail. En effet, on aurait bien tort de croire que la ligne de partage est toujours déjà là, inscrite dans une différence culturelle préalable ; en réalité, pour faire exister des frontières, il est nécessaire de s’employer à les tracer. Ainsi sont constitués tous les groupes minoritaires : c’est le regard « psy » qui fait l’homosexuel, comme, selon Sartre, c’est l’antisémite qui fait le juif. La taxinomie médicale isole, en même temps qu’une pathologie, des cas : l’homosexuel devient un patient : une « espèce », dit Foucault.

On assiste aujourd’hui à l’inversion de la question homosexuelle : à la faveur de la dépsychiatrisation, lesbiennes et gays ont cessé d’apparaître comme des objets médicaux pour devenir des sujets politiques. Dès lors, loin de se réduire à de purs individus, les voilà qui se découvrent, dans les revendications du mariage et de l’homoparentalité, comme des êtres sociaux, que définissent des relations sexuelles, mais aussi des liens, conjugaux ou familiaux. Et ce qui est déjà vrai des homosexuels le deviendra pour les transsexuels, si l’on passe de la pathologie à la transparentalité.

Il en va de même pour l’immigration. L’immigré des années 1960, homme isolé réduit à sa fonction de travailleur, s’est métamorphosé avec le regroupement familial. Désormais, il ne s’agit pas seulement de « cas », comme le voudrait la politique d’immigration, mais (là aussi) d’êtres sociaux, avec des liens amicaux et professionnels, des vies conjugales et des enfants. C’est alors qu’intervient, au milieu des années 2000, la notion d’immigration subie, pour prendre acte de la mutation, et renverser l’inversion.

Pour Nicolas Sarkozy, l’immigration « subie » est définie par contraste avec l’immigration « choisie ». C’est que l’immigration familiale l’emporte aujourd’hui de beaucoup sur l’immigration de travail. Or le Président de la République veut les ramener à égalité : en réduisant la première bien plus qu’en augmentant la seconde. Sans doute l’opposition n’a-t-elle guère de réalité empirique : les travailleurs risquent d’avoir des familles ; et les familles risquent d’avoir du travail. Les effets pervers de cette politique sont en outre évidents : les plus qualifiés cessent de choisir la France, vu le traitement qu’on y fait subir à leur famille. Mais cette distinction rhétorique vise à reconstituer l’opposition entre « eux » et « nous », au moment où elle s’estompe dans la réalité des vies familiales : comme à l’école, RESF en fait la démonstration.

Reste un problème : le droit à vivre en famille ne « nous » est pas réservé : il est ouvert à tous, selon une définition universaliste du « nous ». Comment réduire l’immigration « subie » sans renier ouvertement les droits de l’Homme ? La solution est simple : c’est le soupçon systématique. « Leurs » familles ne seraient pas de vraies familles. D’où l’accent mis sur les mariages forcés ou la polygamie, mais aussi sur les mariages blancs ; sur les paternités de complaisance et sur les tests ADN proposés aux immigrés qui demandent le regroupement familial, bref, sur ce qu’on pourrait appeler une « filiation blanche ».

Si « leurs » familles n’en sont pas au même titre que « les nôtres », on peut les traiter différemment, avec des droits restreints, pour mieux réduire l’immigration « subie ». C’est ainsi que des compagnes d’étrangers en situation irrégulière ont été poursuivies pour aide au séjour : soit un délit de solidarité dont le fameux article L. 622-1 du Ceseda protège pourtant explicitement les conjoints. Ces exceptions n’en sont pas. L’Etat français expulse des parents en les arrachant à leurs enfants, même malades ou handicapés, ou à l’inverse, en les menaçant de séparation, les expulse ensemble et fait ainsi du chiffre. Avant d’être désavoué en mars 2009 par la Cour nationale du droit d’asile, l’Office français de protection (sic) des réfugiés et apatrides autorisait l’expulsion de femmes africaines, déjà excisées : libre à ces mères d’être expulsées avec leurs filles, dont l’excision relèverait alors, les informait-on, de leur seule responsabilité.

Ce travail frontalier, distinguant « leurs » familles des « nôtres », est toutefois miné par une contradiction : en France, un tiers des mariages unissent aujourd’hui des couples binationaux. Il est vrai que les couples franco-français ont moins besoin de cette protection légale, et peuvent s’offrir le luxe de l’union libre ou du Pacs. Le résultat de la politique d’immigration actuelle, c’est donc que des Français sont rejetés, avec leurs compagnons étrangers, de l’autre côté de cette ligne intérieure. Potentiellement, la frontière entre « eux » et « nous » nous traverse tous. É.F.

Paru dans Regards , n°62, mai-juin 2009

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?