Accueil | Par Eric Fassin | 1er septembre 2009

Omar Ba, une imposture bonne à entendre

POUR LES MEDIAS, OMAR BA ETAIT DEVENU DEPUIS 2008 « UN EMPECHEUR D’EMIGRER EN ROND »

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20 minutes ). Ce jeune Sénégalais s’était fait connaître par deux livres : le premier, Soif d’Europe, est censé raconter son calvaire de clandestin ; le second, en 2009, affiche sa désillusion : je suis venu, j’ai vu, je n’y crois plus. Son message est clair : pour les Africains, l’émigration européenne est un mirage. Il veut « casser les stéréotypes sur l’Eldorado européen » (www.afrik.com), car au-delà des inéluctables déceptions individuelles, « l’immigration n’est pas la solution aux problèmes de l’Afrique » . L’habitant d’Evry devient la coqueluche des médias français : télévision, radio, presse lui donnent la parole : pour mieux dire aux Africains : « Ne venez pas ! »

Dans Le Monde du 8 juillet, Benoît Hopquin révèle toutefois qu’Omar Ba est un imposteur : « Las ! Cette épopée est largement inventée. » C’est un récit « truffé d’incohérences et d’anachronismes » . L’intéressé finira d’ailleurs par en convenir : « Mon témoignage ne repose pas uniquement sur des événements que j’ai vécus personnellement mais aussi sur des drames vécus par d’autres, des anonymes dont la voix est trop souvent tue. » (1) Et de s’en justifier : « « Peut-être n’ai-je pas vécu en mon corps : peut-être ai-je vécu la vie des autres », écrit Pablo Neruda en exergue de sa célèbre autobiographie. » Omar Ba maintient donc son argument en rejetant la confusion, qu’il attribue désormais à ses adversaires, « entre ce que je suis et ce que je dis » .

Pourquoi aura-t-il fallu si longtemps pour que la vérité sorte en France ? Un an plus tôt, un autre expatrié, Bathie Ngoye Thiam, avait déjà dénoncé la supercherie sur un site de la diaspora (2) en démontant le témoignage : « Il raconte « son » aventure tirée par les cheveux, tellement [qu’] il en rajoute et s’y perd. » Si la presse française ne s’en est pas souciée, c’est sans doute que le message, en apparence adressé aux Africains, était en réalité à l’intention d’un public français. Car la clé du succès d’Omar Ba, c’est sa capacité à tirer les leçons de ses échecs pour s’adapter à la demande. Pour s’en convaincre, il suffit de remonter à ses deux ouvrages précédents : si Pauvre Sénégal, publié en 2006 sur Internet, s’en prenait à la politique de son pays d’origine, la même année, le titre suivant fustigeait son pays d’accueil : La France, une république ? Le racisme au sommet. Mais aucun des deux n’a eu le moindre écho. L’étudiant en sociologie a donc dû s’employer à comprendre la société française avant de savoir répondre à ses attentes médiatico-politiques.

Or s’il y parvient, c’est paradoxalement en se posant en briseur de tabous : pour L’Express , « Omar ne craint pas de prendre à rebrousse-poil ses compatriotes. Et la gauche droits-de-l’hommiste. « Je suis révolté par le discours commun qui taxe l’Europe d’absence d’humanité », assène-t-il. » « Omar découvre une France qu’il ignorait, celle de la précarité et de la pauvreté, du chômage et du surendettement. Un pays moins raciste qu’il ne le craignait. Simplement « utilitariste » : « On n’a pas besoin, ici, d’hommes et de femmes sans qualification. Telle est la loi impitoyable de l’économie libérale. » » Il poursuit, dans Libération du 12 mai dernier : « Aujourd’hui, j’affirme que l’immigration tous azimuts est un double drame. Pour le pays d’origine et pour le pays d’accueil. Je déplore l’irresponsabilité d’un internationalisme naïf qui voit dans l’émigration vers les pays du Nord le salut de ceux du Sud. »

Omar Ba se fait donc le chantre du « codéveloppement » cher à nos ministres de l’Immigration : pour lui, c’est « gagnant-gagnant ». Sur le plateau de Thierry Ardisson (3), il complète son argument : « 308 milliards de dollars ont été envoyés vers les pays en développement en 2008 (c’est la Banque Mondiale qui le dit) par les immigrés : est-ce que cet argent-là a servi à grand-chose ? Si l’émigration était la solution aux problèmes de l’Afrique, ça se saurait ! » En réponse, Xavier Darcos abonde dans son sens : « Nous sommes tous d’accord sur le fait que l’Afrique a besoin de conserver ses propres forces, et que c’est en elle-même qu’elle doit trouver son propre développement. »

Mais c’est sa phrase suivante qui donne la clé de son enthousiasme, et de l’engouement général : « Cette dénonciation par un Africain lui-même (sic), c’est très intéressant à entendre ! » Bathie Ngoye Thiam l’avait bien deviné : « Omar Ba, notre cher compatriote, s’est sans doute dit : « Voilà un bon créneau... » » La réaction d’un lecteur de Libération est éloquente : « Rien à redire à TOUT ce qui a été écrit. Si cela l’avait été par un Européen, il aurait été taxé de xénophobe (au mieux). » Du reste, même démasqué, le faux clandestin n’est pas tout à fait isolé : dans l’Essonne, le Front national (4) lui conserve son soutien. La France aux Français ? Omar Ba a mieux à offrir : les Africains à l’Afrique. É.F.

Paru dans Regards n°64, septembre 2009

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