Accueil > N° 56 - novembre 2008 | Par Eric Fassin | 1er novembre 2008

Quand on aime, on ne compte pas

Le 30 juin 2008, la journaliste Audrey Pulvar pose une question à Nicolas Sarkozy

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 : combien faut-il de contrôles d’identité, et combien d’arrestations, pour atteindre les objectifs de 25 000 expulsions par an ? Autrement dit, quel ratio ? « C’est une curieuse façon de présenter les choses », rétorque Nicolas Sarkozy, qui ne donnera aucun chiffre. Il préfère jouer sur une corde plus personnelle, en qualifiant de « négriers » ceux qui « trafiquent sur la misère de pauvres gens », avant d’ajouter : « je comprends que ce sujet vous touche ». « En tant qu’être humain », précise Audrey Pulvar comme pour n’être pas réduite à sa couleur de peau. « Je le suis également, un être humain », souligne le président : « j’ai un cœur, peut-être pas forcément le même que le vôtre, en tout cas il est à la même place, à gauche, hein, comme tous les êtres humains ; il n’y a pas d’un côté les êtres humains qui comprennent, et de l’autre les sans-cœur ». C’est une question de « responsabilité, qui n’est pas facile à assumer ».

Cet échange est révélateur. Il résonne avec une thématique familière : c’est l’opposition ancienne entre la droite raisonnable et la gauche généreuse. Or, au moins depuis 1974, la droite ne veut pas laisser à la gauche « le monopole du cœur ». Aussi Nicolas Sarkozy s’est-il engagé dans une politique de l’émotion : de Guy Môquet aux accidentés de la vie, en passant par divers otages. Mais il ne s’agit pas seulement de détourner l’attention de la politique d’immigration, qu’on abandonnerait aux « sans-cœur ». Il faut mettre du cœur dans notre politique d’immigration. D’où l’indignation (estimable) devant l’exploitation que subissent les sans-papiers (c’est pour leur bien qu’on les chasse), ou le scrupule (louable) de n’accepter que les étrangers qu’on peut accueillir « dignement » (c’est pour leur bien qu’on leur interdit l’entrée) : soit un vocabulaire désormais repris par l’Europe. Les exceptions humanitaires, décisions au cas par cas laissées à la discrétion des pouvoirs publics, viennent compléter ce dispositif du cœur dans la politique d’immigration actuelle.

Mais qu’advient-il de la rationalité ? Quand Audrey Pulvar demande des chiffres, Nicolas Sarkozy lui répond : « Je ne comprends pas. » Et le constat vaut plus généralement : qu’est-il advenu de la rationalité économique qu’en matière d’immigration tous les pragmatiques, de gauche comme de droite, opposaient naguère à la « gauche morale » ? En France, aujourd’hui, ce sont les (rares) critiques de notre politique d’immigration qui en soulignent le coût : qu’il s’agisse du prix élevé des expulsions, analysé par Damien de Blic (sur le site de Mouvements) ou Carine Fouteau (sur celui de Mediapart), ou des bénéfices économiques auxquels renonce la France en se fermant à l’immigration. Sans doute dira-t-on que la promotion de « l’immigration choisie » a vocation à répondre à cette attente des employeurs ; mais en dépit des annonces, c’est pour l’instant la lutte contre « l’immigration subie » qui, dans la réalité des chiffres, résume la politique française. Autrement dit, ce n’est pas la rationalité économique qui fonde notre politique d’immigration. En dépit du bon sens, on n’hésite pas à expulser ceux qui sont déjà intégrés, y compris par le travail, ou bien à comptabiliser des expulsés dont on sait qu’ils reviendront aussitôt. Mais cette irrationalité renvoie bien sûr à une autre rationalité : l’immigration définit en creux l’identité nationale, pour mieux séduire, hier, et retenir, aujourd’hui, l’électorat de l’extrême droite. C’est bien pourquoi l’affichage politique porte sur les expulsions données en spectacle pour montrer que le pouvoir agit, et qu’il le fait avec fermeté. Bref, l’irrationalité économique est l’indicateur le plus sûr d’une rationalité politique : le pouvoir s’affirme en donnant l’image de cette France-là : la France des contrôles d’identité, des arrestations et des expulsions.

On voit donc la mutation qui s’est opérée, par glissements progressifs. Aujourd’hui, la politique d’immigration ne s’embarrasse pas de calculs économiques : on est prêt à payer le prix qu’il faut. C’est dire qu’on juge essentielle cette politique. Sinon, pourquoi s’obstiner, contre toute raison ? On la veut, on la désire, quoi qu’il en coûte : non pas à cause, mais en dépit de la logique économique. Pendant longtemps, la politique d’immigration française semblait subie : on aurait préféré être généreux, mais on ne pouvait pas accueillir toute la misère du monde. Aujourd’hui, à force, elle se révèle choisie : elle définit l’identité nationale et lui donne son contenu. Quand on aime, on ne compte pas. Mais à l’inverse, quand, pour mener une telle politique, on ne compte pas, c’est bien qu’on doit l’aimer. Tout compte fait, c’est la choisir, et non la subir.

Éric Fassin

Paru dans Regards n°56, novembre 2008

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