Accueil > N° 69 - février/mars 2010 | Par Eric Fassin | 1er février 2010

Reprendre la main

En juillet 2009, Hervé Mariton rendait au groupe UMP de l’Assemblée nationale un rapport au titre éloquent :

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Reprendre la main sur les questions de société. « Si, sur bien des sujets (la valeur travail, la revalorisation du mérite, la fiscalité, la sécurité...), la droite a levé des ambiguïtés et marqué des points face à la gauche, force est de constater que ce n’est pas encore le cas sur les « questions de société ». Comment peut-elle enfin prendre la main sur ces sujets ? »

En effet, la droite « est le plus souvent en réaction, faute de propositions. Et lorsqu’elle propose, c’est souvent pour reprendre les idées avancées par la gauche. En plus « tièdes ». » Depuis le Pacs, cette faiblesse ne s’est pas démentie : « Le Pacs signé en mairie sera toujours moins « moderne » que le mariage pour les personnes de même sexe. Opposée à la reconnaissance légale de « l’homoparentalité », la droite risque d’être toujours moins « moderne » que Noël Mamère ou que le Parti socialiste. »

La droite n’a nullement intérêt à courir après la gauche. Il faut donc écarter une première solution, qui veut que l « on pousse jusqu’au bout l’alignement pour être aussi « moderne » que la gauche. » Restent alors deux options : « Soit on sort de la dialectique « modernité/conservatisme ». C’est par exemple ce que fait Sylviane Agacinski » , auditionnée par le groupe UMP, « sur le thème des mères porteuses où elle pose plus ou moins explicitement une dialectique entre barbarie et civilisation » . « Soit on retourne la dialectique à notre profit en donnant un autre contenu à la « modernité ». »

Si le Pacs donne le modèle du problème, l’immigration sert de référence pour la solution. En effet, la droite sarkozyenne a réussi à imposer sa rhétorique : « Le problème n’est pas l’immigration en tant que telle, c’est l’immigration subie. Il faut mettre en place une immigration choisie et insister sur la notion d’identité nationale. » Ainsi, « plutôt que de donner l’impression qu’on s’oppose à la liberté des femmes qui veulent recourir à la gestation pour autrui, il faut mettre en avant la protection du plus vulnérable, c’est-à-dire la protection de l’enfant et la dignité de la mère porteuse ». Le député de la Drôme le reconnaît : « C’est en partie une question de rhétorique, mais c’est surtout une disposition d’esprit positive. On n’est pas contre une menace, mais pour une avancée, un mieux-être ! »

A l’heure où le débat sur l’identité nationale fait long feu, la droite cherche à reprendre la main. D’une part, elle propose un quota de 40 % de femmes dans les conseils d’administration. D’autre part, c’est en son sein qu’est mise en scène la controverse sur le quota de 30 % de boursiers dans les grandes écoles. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement d’imposer son terrain (insécurité, immigration), mais de se porter sur celui de l’adversaire : l’égalité : à la fois entre les sexes et en termes de classes, avec la promotion par l’école. La droite veut voler l’idée de progrès à la gauche.

Celle-ci a tout intérêt à en tirer les leçons, tant rhétoriques que stratégiques : à son tour de reformuler les termes des débats. Ainsi de la « burqa » : d’un côté, il faut souligner qu’exclure des femmes de l’espace public ne peut que réduire leur liberté ; de l’autre, il importe de rappeler que l’égalité ne se joue pas seulement pour quelques musulmanes : en particulier, l’allongement des cotisations pour la retraite va creuser une inégalité massive entre les sexes dans toute la société. Ensuite, la gauche ne saurait répéter son erreur, en abandonnant le terrain de la « diversité » à la droite : l’universalisme ne doit plus cautionner l’immobilisme.

Les quotas dans les conseils d’administration et les grandes écoles peuvent ici servir de modèle : il serait absurde de s’y opposer, mais il ne suffit pas de s’y rallier. La droite privilégie le changement par le haut ? C’est pour se contenter d’exceptions qui confirment la règle des inégalités. En retour, la gauche n’est pourtant pas limitée au changement par le bas. Il ne faut pas réduire la structure de classe aux classes populaires. S’il faut aussi transformer les élites, c’est à condition d’en faire le levier de transformations structurelles.

Avec son terrain, la gauche doit imposer son discours : au lieu de légitimer un ordre symbolique supposé naturel, en matière de mariage, de filiation, de reproduction assistée et de bioéthique, il convient de revendiquer l’égalité des droits et d’étendre les libertés. Mais pour reprendre la main, il lui faudra aussi se porter sur le terrain de l’adversaire. Loin de courir après la droite, la gauche doit ainsi s’attaquer à la racine, en affirmant hautement que le problème n’est pas l’immigration, mais la politique d’immigration qui gangrène notre société. C’est au prix d’une telle révision idéologique qu’émergera une gauche décomplexée.

É.F.

Paru dans Regards n°69, février-mars 2010

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