Accueil > N°10 - Mai 2011 | Chronique par Leila Chaibi | 3 mai 2011

Sur le bord du bitume

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Ca commence par un banal divorce.
Puis une dépression,
l’envie de tout laisser tomber,
et ça glisse… En 1974, Ahmed [1]
débarque à Paris de Tunisie.
Travailleur dans le bâtiment, il réussit son « intégration
 », invisible parmi les invisibles. De chantier
en chantier, avec le coup de pouce d’un tiercé
gagnant, il s’offre un petit deux-pièces sur la
butte Montmartre. Marié, un enfant, la vie prend
enfin des tonalités de douceur…

Alors, le divorce est dur. Pas moyen de retourner
au bled sans son épouse. La honte le ronge, et
la tristesse grignote ce qu’il avait construit à la
force de ses mains. Ahmed n’arrive plus à travailler,
il s’enferme et laisse sa vie flotter dans une
société incapable de comprendre sa souffrance.
Il lâche tout : les factures s’entassent, il perd les
liens avec sa fille, il n’a plus la force d’aller à la
préfecture pour renouveler son titre de séjour.

Au milieu des années 2000, son deux-pièces
à Montmartre est saisi puis vendu. Le nouvel
acquéreur profitera de l’absence d’Ahmed, parti
comme chaque matin chercher des cigarettes
et boire son café dans le
quartier, pour changer la
serrure. Incapable de se
battre contre son prédateur,
il se résigne à vivre
dans sa cave.

Dans ses déboires, il n’a
finalement pas tout laissé.
Ahmed est un gros
fumeur, il aime boire
son café en terrasse
et écouter les gens.
Pour pouvoir s’offrir ses
moments de répit, il se
balade dans son quartier,
l’oeil attentif, et au détour d’une poubelle généreuse,
il ramasse quelques bibelots oubliés.
Ces restes abandonnés par des consommateurs
blasés sont des trésors qu’il vend près des
puces de Clignancourt. Il n’est pas seul. Là-bas
on discute, on échange quelques objets, on se
paye quelques cafés, on rigole et on s’épaule.
La vie est là, au bord du bitume, sur des couvertures
usées, dans ce joyeux bordel d’objets
parfois cassés, souvent réparés, à qui on offre
une nouvelle vie. Ahmed a des amis avec des
vies heureuses, parfois un peu cabossées. Mais
ici on n’a pas honte, chacun peut recoller les
morceaux de sa vie.

Au fil du temps, avec ses nouveaux copains, Ahmed
pousse la porte d’un service social, puis de
la préfecture, puis de la caisse de retraite. Aujourd’hui,
il habite une petite chambre, et touche
sa modeste retraite. Son titre de séjour et son
paquet de cigarettes dans la poche, payant à
tour de bras des cafés, il continue de donner
une autre destinée aux objets oubliés. Il envisage
même de retourner au pays avec sa fille, et
une bonne dose de fierté…

Ahmed m’a raconté son histoire lors d’une fête
de soutien aux biffins, dans le 18ème arrondissement
de Paris. Les biffins sont quotidiennement
pourchassés par les forces de l’ordre, leurs activités
sont criminalisées. Une répression policière
qui devrait se développer : la loi sur la sécurité
intérieure Loppsi 2, promulguée en mars, prévoit
3 700 euros d’amende et six mois de prison pour
les vendeurs à la sauvette.

J’aurais pu théoriser sur le pourquoi du comment
de la nécessité de soutenir les biffins, mais le
récit d’Ahmed vaut tous les grands discours.

Notes

[1Le prénom a été modifié.

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Du même auteur

29 décembre 2013
Par Leila Chaibi

Billet doux

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