Accueil > N° 29 - Mai 2006 | Par Michel Husson | 1er mai 2006

« Science » et « idéologie »

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Le mois dernier, cette chronique s’en prenait brièvement à une étude de Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo consacrée aux effets du CPE sur l’emploi. Thomas Coutrot et moi-même avons ensuite publié une critique plus développée dans Le Monde du 11 avril dernier. Elle a provoqué une levée de bouclier très révélatrice (1).

Dans leur réponse annexée à notre tribune, les économistes incriminés refusent le qualificatif de « libéraux ». Ce terme est pourtant une caractérisation assez adéquate de leurs travaux, salués y compris par le FMI, pour qui le CNE « sera d’autant plus efficace dans la réduction du chômage qu’il sera moins limité dans sa durée et son champ d’application (...) voir, par exemple, les suggestions du rapport Cahuc-Kramarz sur la réforme du marché du travail ».

Nos interlocuteurs nous exhortaient aussi à « sortir de l’idéologie », mais ce conseil ne semble pas avoir été entendu. Ainsi, Bernard Salanié dénonce Le Monde pour avoir « encore cédé à son péché mignon, le recours aux copains trotskystes ». Charles Wyplosz nous traite aimablement d’« idéologues inconnus du monde académique et se livrant à une critique incompétente ». Dans une tribune parue dans Libération du 26 mars 1998 (où il a « table ouverte »), le même Wyplosz expliquait déjà que les connaissances en économie, au temps de Marx et Malthus, « étaient, par rapport à ce que nous savons aujourd’hui, ce que l’automobile de Cugnot était par rapport à nos formules 1 ». Les réticences exprimées par « quelques francs-tireurs de salon » ne peuvent donc prétendre qu’à une gloire « hexagonale », tant sont fermement établis quelques principes que personne, sauf en France, ne se risquerait à contester : « on sait, par exemple, que le chômage est dû en partie à un coût du travail trop élevé, que le système de retraites par répartition, dit « à la française », est intenable dans notre contexte démographique, qu’une pression fiscale proche de 50 % du PIB est source de régression économique et sociale, et bien d’autres choses. On le sait parce qu’il existe un corps théorique mille fois confronté à la réalité, au moyen de travaux statistiques poussés ».

Or, justement, on ne sait rien de tout cela : sur chacun de ces points, les économistes hétérodoxes ont montré que ces prétendues certitudes devaient être remises en cause, non pas parce que ces résultats seraient « idéologiquement corrects », mais parce qu’ils sont dépourvus de tout fondement empirique et théorique. Ainsi dans ses Perspectives de l’emploi de 1999, l’OCDE avouait que « les raisons pour lesquelles certains pays parviennent à concilier une réglementation sévère et un faible taux de chômage n’ont pas été éclaircies ». Et l’OCDE ne fait pas mieux dans sa livraison de 2004 : « Il est impossible de mettre en lumière un impact positif sur le chômage des réformes du marché du travail dans le sens de la flexibilité et de la fluidité. » Le refus de débattre de nos critiques de fond est patent. La première portait sur une hypothèse absurde du modèle, ainsi formulée à la page 28 de l’étude : « A chaque changement la productivité x est issue d’un tirage aléatoire dans une distribution dont la fonction de répartition est notée G : R : [0, 1]. » Traduction : la productivité d’un salarié résulte d’un tirage au sort périodique et peut varier entre 0 % et 100 %. Nous maintenons qu’il s’agit d’une représentation « baroque » du marché du travail.

L’étude postule en outre que le CNE/CPE crée des emplois parce qu’il fait baisser le coût du licenciement par rapport à un CDI. Mais en réalité, licencier un CDI ne coûte pratiquement rien pendant les deux premières années, alors qu’il faut payer 10 % du salaire versé dans le cas du CNE. La réponse esquissée par les auteurs à cette seconde critique montre qu’ils confondent le coût du licenciement et la situation de précarité, à savoir le pouvoir exorbitant que le CNE/CPE donne à l’employeur.

Cet exercice de la critique est une tâche difficile, puisqu’on lui reprochera alternativement d’être trop « idéologue » ou trop « technique ». L’économie dominante joue en effet sur les deux tableaux, en prétendant asseoir sa superstructure idéologique sur une base scientifique. Elle ne domine pas en raison de sa capacité à produire des effets de connaissance, mais sur des arguments d’autorité. Cette controverse aura au moins permis de dévoiler une partie de ce dispositif.

/1. les pièces de ce dossier sont disponibles à : http://hussonet.free.fr/stopcpe.htm#ccpe/

/Michel Husson/

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