Accueil > N°14 - Octobre 2011 | Chronique par Thomas Bauder | 9 octobre 2011

Une tendance certaine

Imaginons que par
amour pour Lang,
Murnau, Vidor, un réalisateur
Français vivant
en 2011 se décide à
tourner un film à la manière des
grands anciens qui officiaient
avant que le parlant ne fasse
irruption à l’écran. Un film en
noir et blanc, donc, et muet de
surcroît. Cadrages, éclairages,
décors et costumes, jusqu’au
sujet du destin croisé de deux
protagonistes, tout y serait, fidèlement,
amoureusement, religieusement
même, reproduit…
Ce film existe. Il a un titre, The
Artist
.

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Imaginons maintenant que par
amour pour Manet, Degas, Pissaro,
ou Renoir père, un peintre,
de nos jours, se décide à composer
un tableau à la manière
impressionniste : format, sujets,
couleurs, soleil levant, touche
et technique, tout jusqu’au costume
d’époque y serait ici aussi
fidèlement reproduit. Dans le
meilleur des cas on parlerait
d’une toile « à la manière de »,
dans le pire, d’une copie, voire
d’un « faux » de la pire espèce.
Mais dans le monde du cinéma,
qui par ailleurs est aussi une
industrie, cette évidence de
l’art ne saurait limiter les prétentions
de quelques-uns. Ainsi,
The Artist a non seulement été
projeté en sélection officielle à
Cannes, mais encore il y a reçu
ses palmes académiques, ironiquement
non pour sa mise en
scène « copies conformes » aux
originaux [1], mais pour l’interprétation
de son acteur principal,
Jean Dujardin ! Entendons-nous
bien, il n’est pas question ici de
dénigrer les plaisirs fétichistes
d’un film en noir et blanc [2], non
parlant et très (trop ?) largement
musical [3], mais de mettre
l’accent sur une tendance certaine
d’un cinéma français, qui
consiste à regarder tant et plus
dans le rétroviseur. Un cinéma
malheureusement pas à bout
de souffle.

On s’effraie ainsi de constater
l’extension du domaine du
chromo, qui, depuis quelque
temps, des Choristes au Petit
Nicolas
, en passant par l’inévitable
double Guerre des boutons,
nous inflige la vision de sa
friperie en tricots de peau, bérets,
chandails, blouses grises
et godillots, à tel point qu’on
se demande de quoi cette pulsion
vintage est le nom ? C’est
du siècle dernier, c’est-à-dire
1991, dans le post-scriptum
d’un article au vitriol contre Uranus
de Claude Berri, qu’on dénichera
notre hypothèse avec
ce trait, signé Serge Daney, à
propos des Enfants du Paradis
de Carné : « [Ce] n’est certes
pas un mauvais film, c’est seulement
ce qu’un pays occupé
peut produire de mieux, avec sa
fuite vers le décor, vers le passé,
vers la galerie d’acteurs et
les “beaux métiers du cinéma”
 »
Suivre Daney versus Berri
hier, contrer ses héritiers aujourd’hui,
c’est oser penser que
« le passé, les beaux métiers
du cinéma, etc.
 », dans lesquels
on patauge actuellement
sont le signe que, oui, le pays
est encore (?) une fois occupé.
Par qui, par quoi ? Peut-être
les diktats économiques, politiques,
idéologiques, culturels
ou esthétiques dans l’air, parfois
rance, du temps ?

Le problème, c’est qu’en
même temps qu’il fait fausse
route dans le rétro, ce cinéma peut avoir raison par avance.
En 2001, un autre Serge, Kaganski,
vitupérait contre Amélie
Poulain
, film accusé de donner
à voir une vision de la rue Lepic
et de Montmartre, ripolinée,
ethniquement épurée, « lepénisée
 ». Un scandale et une
décennie plus tard, force est
de constater que dans ce quartier-
là, le réel a rejoint le décor
d’Amélie Poulain. On tremble
alors à l’idée de voir revenir le
maître d’école anti « théories
du genre », ou se poursuivre ad
nauseam
les fausses guerres
entre « socialongevernes » et
« velrump », et pour tous les
jetés-à-la-rue-du-jour-au-lendemain
de n’avoir d’autre solution
que d’apprendre un numéro de
claquettes fissa, pour ne pas
crever la gueule ouverte.

Notes

[1Singin’in the Rain de Donen, A
Star is Born
de Cukor, Sunset Boulevard
de Wilder, La Foule de Vidor,
L’Aurore de Murnau…

[2Un « faux » noir et blanc puisque la
pellicule utilisée était couleur.

[3Avant Hazanavicius, les vrais fétichistes
du genre penseront à voir ou
revoir Juha de Kaurismaki, ainsi que
la plupart des films de Guy Maddin.

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