Accueil | Par Emmanuel Riondé | 30 avril 2013

Les césures de la révolution tunisienne

Nicolas Dot-Pouillard

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Beaucoup des ouvrages parus depuis l’insurrection populaire en Tunisie ayant abouti à la chute du RCD de Ben Ali, qu’il soit des œuvres journalistique ou savante, n’ont pu se départir d’un certain « enthousiasme révolutionnaire » bien compréhensible. Clairement celui-ci, Tunisie : la révolution et ses passés, rompt avec cette approche pour passer la séquence au tamis d’une lecture historique et politique acérée et dénuée d’angélisme.

Pour Nicolas Dot-Pouillard, politologue chercheur à l’Institut français du Proche-Orient à Beyrouth, et qui a été senior analyst pour l’International Crisis Group en Tunisie entre janvier et octobre 2011, « la révolution tunisienne a mis à jour trois césures fondamentales » : la première a à voir avec l’histoire politique du pays au XXe siècle. « La relation au RCD, chez les anciens opposants au pouvoir, -y compris les islamistes - reste (...) surdéterminée par un héritage complexe : le parti de Ben Ali reste aussi le fils - même si considéré comme illégitime - du Néo-Destour de Habib Bourguiba. Et donc conséquemment, tout à la fois le descendant du parti de la dictature, certes, mais aussi celui de l’indépendance et de la construction étatique et nationale. » De cette contradiction de taille découle en partie la polarisation qu’exerce dans le champ politique la formation Ennahda au pouvoir depuis octobre 2011. Sa présence sur le devant de la scène après des décennies de mise à l’écart fait là aussi resurgir des questionnements identitaires fondamentaux ; Troisième césure, celle des disparités persistantes entre les différents territoires (villes côtières, régions du Centre, Sud...). Partout dans le pays, « les acteurs à l’origine de la révolution tunisienne - jeunes précaires et diplômés chômeurs, cadres syndicaux des régions centrales - n’ont en somme pas trouvé leur correspondant politique », résume l’auteur.

Fouillant ces trois aspects de la « fissure croissante » entre « l’idéal révolutionnaire et le désenchantement démocratique », cet ouvrage offre au passage des éclairages pertinents sur des enjeux essentiels du débat politique en Tunisie : justice transitionnelle, rôle de l’UGTT, lien entre Ennahda et la mouvance salafiste, montée en puissance de Nidaa Tounès correspondant à la résurgence d’une « bourguibostalgie ».

Le tableau d’un champ politique tourmenté laisse apparaître, en filigrane, et sans que l’auteur insiste dessus, que les formations de gauche et d’extrême-gauche réunies aujourd’hui avec des nationalistes arabes au sein du Front populaire, ont un espace à occuper... pour peu qu’elles parviennent à dompter sans les fuir les spectres du passé et à défendre un projet de société qui parle à Tous les tunisiens.

Paru dans la collection de la Bibliothèque de l’iReMMO, qui s’est imposé en quelques années comme un lieu de ressources essentiel sur les thématiques liées à cette partie du monde, un ouvrage tranchant et précis pour appréhender avec lucidité toutes les facettes de la révolution tunisienne. Et en vente dans les librairies de Tunis, preuve en est, si besoin était, que cette révolution a bien eu lieu...

Tunisie : la révolution et ses passés

de Nicolas Dot-Pouillard

L’Harmattan, Coll. Bibliothèque de l’iReMMO, 2013, 120 p., 10 €.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?