Accueil | Par Nicolas Kssis | 28 mars 2014

Great Black Music : 5 chansons de combat

Alors que la Cité de la musique à Paris accueille une très belle exposition consacrée à la "Great Black Music", notre sélection de cinq morceaux qui ont jalonné les luttes des Afro-américains.

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Le terme de "Great Black Music" qui intitule cette exposition, issu du jazz militant (l’Art Ensemble of Chicago), sert en l’occurrence à définir, un peu artificiellement, un immense ensemble de styles qui circulent entre l’Afrique et les Amériques, du Ska jamaïcain à l’Afro-beat nigérian, de la samba brésilienne à la Rumba congolaise.

La filiation entre ces musiques, dans leur diversité artistique et leur bain culturel spécifique, est tissée des tragédies de l’esclavage et du colonialisme. Elles touchèrent cependant à l’universel en chantant l’amour, la tristesse, la foi et le sexe, avec toujours la danse au cœur de leur préoccupation. C’est ainsi que le Blues du Delta pu enthousiasmer les jeunes fils de la classe ouvrière anglaise (des Rolling Stones aux Yardbirds) tandis que la Salsa ou le Reggae devinrent des passions japonaises. Dans ce tumulte de paradoxes, la politique, ses grands fracas et ses rêves éveillées ou brisés, s’y fit souvent entendre, d’une manière détournée ou non. Petite sélection, du grand soir des droits civiques au désenchantement des ghettos.

Sam Cooke, A change is gonna come (1963)

Un summum de la chanson engagée, sans jamais être explicite ni militante. Sam Cooke est un géant, peut-être l’un des artistes les plus crédibles pour revendiquer la paternité de la Soul, qui compte de nombreux prétendants à ce titre honorifique. Il vient du Gospel, et c’est d’abord cette influence que l’on discerne dans ce morceau, avec ce goût si particulier pour la parabole. Un souffle spirituel qui envahit et habite sa voix, la sensation que la rédemption est possible. Mais Sam était passé au profane – certains ne le lui ont jamais pardonné d’ailleurs. Il parle au monde ici-bas, de ce monde terrestre ou des centaines de milliers de jeunes gens s’apprêtent à marcher sur Washington.

La montée en puissance de la mélodie évoque un poing qui se lève, une tête qui se redresse, la tranquille assurance du changement. Comme autrefois Billie Holiday avec Strange fruit sur les lynchages, celui qui soufflait des ballades romantiques et des hits festifs à l’oreille de la jeunesse américaine (qui découvrait ses teenagers assoiffés issus de la société de consommation), offrit à son époque son grand hymne politique.



 

Curtis Mayfield, We, people who darker than blue (1970)

Curtis Mayfield fut l’une des grandes stars du Doo-wop, au sein de la formation The Impressions, dont les titres restent encore aujourd’hui d’incontournables classiques, notamment ceux enregistrés chez ABC. Immense compositeur et grand arrangeur, il débute sa carrière solo avec la claire intention, au début des années 70, de s’émanciper des anciens carcans du genre. Et de parler d’autres choses.

Ce morceau élégiaque n’est plus possédé par l’espoir libérateur des années 60, mais désormais parcouru par le sentiment fataliste qu’il va falloir continuer le combat (on songe aussi au My People Hold on d’Eddie Kendricks). Et que ce dernier, celui de la fierté noire retrouvée, a presque une vocation à l’universel, en pleine guerre du Vietnam : « This ain’t no time for segregatin’ / I’m talking ’bout brown and yellow too / High yellow girl, can’t you tell / You’re just the surface of our dark deep well. »



 

Gill Scott-Heron, The révolution will not be televised (1971)

Poète et chanteur, Gil Scott-Heron occupe une place à part dans l’histoire de la musique afro-américaine. Il interroge ici le sens profond du grand élan "révolutionnaire" qui agite l’Amérique à l’aune de la société du spectacle qui redistribue les cartes. Prophétique dans son questionnement sur la capacité des médias et de la culture mainstream a endormir le peuple, son phrasé va en faire surtout l’un des précurseurs du Hip-hop, même si les rappeurs ne se reconnaitront pas toujours dans son intransigeante foi dans la révolution "vintage".

Cette version conscientisée du LP Lightnin Rod, apologie funky de la culture gangster qui servira aussi de fondement au Rap, va néanmoins profondément marquer tous ceux qui voudront s’interroger sur la récupération publicitaire des formes de révolte et sur la fascination inavouée pour les apparats du système.



 

The Revolutionaries, Leftist (1976)

The Revolutionaries n’est certainement pas le groupe jamaïcain le plus connu du grand public. Pourtant, ce "backing band" rassemblé autour de Sly Dunbar (batterie) et Robbie Shakespeare (basse) va enregistrer, dans les murs des mythiques studios Channel One, quelques riddims emblématique du style "rockers", qui séduira Serge Gainsbourg au point qu’il viendra travailler sur place avec eux en 79, pour y produire son plus gros succès commercial (Aux armes etc.).

Mais revenons à l’essentiel : la Jamaïque est alors dirigée par le PNP, qui se rapproche de plus en plus de Cuba. Si les artistes de Kingston – souvent imprégnés par le rastafarisme et autres rêves d’un royaume d’Ethiopie fantasmé –, ont bien du mal avec le marxisme-léninisme athée de Castro, ils admirent en revanche cette petite île voisine des Caraïbes (et malgré le fossé culturel avec ce pays latin et qui joue au base-ball) qui tient tête à la Babylone américaine. D’ou cet album avec Che Guevara sur la pochette et surtout ce titre Leftist, instrumental bravache et implacable en guise de programme ou de posture. C’est selon. Et du moment que le son est bon…



 

GrandMaster Flash & Furious Five, The Message (1982)

Concédons-le, ce choix s’avère un peu facile. Toutefois, ce titre assis sur un Funk électro en béton sonne le glas des grandes espérances de Luther King ou de Malcom X, et fournit à la grande gueule de bois idéologique des 80’s son décryptage social et sonore. Le Hip-hop nait dans les ghettos où les rêves d’émancipation voient leurs reins brisés par une crise qui ramène les Noirs au plus bas de l’échelle économique, après leur avoir concédé quelques droits et la possibilité d’accéder à la classe moyenne.

Dans ces terrains vagues de NYC laissés l’abandon, le peuple se réapproprie le groove dans des blocks parties enflammées par les danseurs et les MC, dans l’intervalle des trêves dans la guerre des gangs. The message vient mettre des mots, ceux d’une sociologie urbaine instantanée, sur le drame qui se joue dans l’indifférence de l’Amérique reaganienne obsédée par la guerre froide et l’épouvantail du "Big Satan".

Great Black Music, exposition à la Cité de la Musique (Paris 19e) jusqu’au 24 août 2014.

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