Accueil | Par Jérôme Latta | 24 mars 2014

Vallès, une vie de combats

En politique comme en littérature, Jules Vallès a gagné à tout perdre.

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S’attaquer à la biographie de Jules Vallès, c’est se mesurer à un rival redoutable : Jules Vallès lui-même, auteur de la trilogie Jacques Vingtras, transcription romanesque de sa propre existence – qu’il a aussi projetée dans quelques autres doubles au fil de ses écrits. Mais en arbitrant entre son orgueil et sa pudeur (son extraordinaire capacité d’autodérision correspondant aussi à sa détestation des cultes voués aux grandes figures littéraires), l’auteur de L’Enfant a suffisamment brouillé les pistes pour qu’il vaille la peine de les démêler, et surtout d’expliquer comment il s’est construit en tant qu’homme public et en tant qu’écrivain.

Aussi les partis pris de Corinne Saminadayar-Perrin, normalienne imprégnée de la sociologie de Pierre Bourdieu, sont-ils particulièrement adaptés à l’objet de son ouvrage : renonçant à seulement dresser le portrait du personnage à coups d’anecdotes et de témoignages, elle s’attache d’abord à reconstituer sa trajectoire sociale sous le prisme des rapports entre presse et littérature, au cours d’un Second empire qui maintenait ses opposants dans l’indigence matérielle et leur interdisait d’aborder frontalement la politique. Le tableau de cette jeunesse dont la jeunesse fut confisquée, de ces « forçats de l’imprimé » voués à des tâches avilissantes tend un miroir sans pitié aux illusions de la "vie de Bohême" et aux rêves de grandeur inspirés des personnages de Balzac, qui imprégnaient alors les esprits.

En inventant de nouvelles formes de journalisme, en donnant la parole – si longtemps avant La Misère du monde ou le Parlement des invisibles – aux opprimés et aux oubliés, en repartant toujours au combat sans céder aux compromissions par lesquelles le régime assurait sa tranquillité, Vallès traça son chemin aussi bien en politique qu’en littérature (lui qui disait avoir voulu ne s’adonner qu’à la première, et de n’avoir fait de la seconde qu’à son corps défendant).

Reconstituer la vie de Vallès, réfractaire sous Napoléon le petit, proscrit sous la République de l’Ordre, c’est aussi faire la somme de ses souffrances. Pour autant, c’est sa vitalité de bon vivant fier de ses origines rurales, son désir de lutte qui le portent tout au long de ces années. Il ne connut qu’une brève parenthèse enchantée, bien que finalement tragique : l’heure de la Commune, celle de la revanche et du remboursement de ses peines, dans laquelle il se jeta à corps perdu, sans craindre ni le sacrifice ni l’opprobre de ceux qui l’estimaient comme écrivain, tels Maxime Du Camp ou Edmond de Goncourt. Revenu dix ans plus tard d’un exil cruel, Vallès n’en avait pas fini avec ses ennemis : s’il reprit sa place dans le champ littéraire et journalistique, la préfecture disputa encore à la maladie le droit de précipiter sa fin en menant une perquisition brutale à son dernier domicile. Ses combats s’achevaient, pas son héritage.

Jules Vallès, par Corinne Saminadayar-Perrin, éd. Folio biographies, 425 pages, 11,70 euros.

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