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Accueil > Culture | Par Caroline Châtelet | 24 avril 2013

Au bout de l’homme, le monde

Au-delà des clichés du genre, Bonaventure Gacon interprète dans Par le Boudu un clown qui, entre bouffonnerie et détresse dévoile une fragilité et une humanité géniales.

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Dans son film Boudu sauvé des eaux réalisé en 1932, Jean Renoir met en scène l’itinéraire de Boudu, clochard inadapté aux mœurs bourgeoises. Où comment, après une tentative de suicide ratée, un marginal recueilli par son sauveteur sème la zizanie au sein du petit monde qui entend le domestiquer, révélant au passage l’hypocrisie de cette société bourgeoise et sa moralité de façade. Dans Par le Boudu, spectacle créé et interprété par Bonaventure Gacon, c’est autant à un lointain cousin du clochard joué par Michel Simon qu’à un membre de la famille des clowns – famille aux ramifications aussi hasardeuses que nombreuses – que l’on a affaire. Tandis que chevelure et barbe hirsutes, vacillements de la paroles et gestes brusquement désordonnés disent à leur façon la parentèle avec le premier, les yeux grimés de blanc et le nez rouge emblématiques de l’Auguste énoncent celle avec la seconde. Mais au-delà de toute volonté mimétique ou de reproduction d’un genre, Bonaventure Gacon – circassien fondateur et membre du cirque Trottola (installé à Die, dans la Drôme) –, creuse avec finesse son propre sillon. Et Par le Boudu, solo qui depuis sa création en 2001 n’en finit pas de tourner, livre dans une ascension à la sensibilité puissante l’itinéraire de Boudu, clochard loqueteux et solitaire.

Ayant pour seuls accessoires une table, une chaise, une poêle et quelques couverts, Boudu raconte dans une succession de séquences son quotidien. Après la narration par le menu de l’enlèvement d’une fillette destinée à être mangée, vient la description du destin de sa poêle – condamnée à être dévorée, elle, par la rouille. Et au récit, démonstration à l’appui, de tentative de suicide succèdent une lecture de poème ou, encore, un dîner frugal en solitaire. Au fil des séquences, le personnage se déploie avec justesse dans un art subtil du contre-pied. Car si Boudu peut horrifier par sa méchanceté revendiquée, il peut, aussi, émouvoir en décrivant la mort lente de sa poêle, à laquelle il voue une affection sans bornes. De même, de son corps lourd, empêtré dans des mouvements rageurs, surgit soudain une pirouette sublime. Dans cet équilibre infime, les sentiments ne cessent de se succéder dans un plaisir vif, direct, l’empathie prenant le pas sur l’horreur brutale ou le rire, et inversement. Chaque séquence déjoue la précédente, décentre le regard, et de ces menus gestes et confidences naissent une poésie de l’infime. À mille lieues des clichés d’univocité du clown – figure souvent présentée comme simpliste – et des catalogages hâtifs – s’il est clochard, c’est qu’il le mérite, non ? –, Bonaventure Gacon construit un personnage qui se révèle patiemment dans toute sa complexité. Et si l’outrance, la violence et la brutalité sont ses seules armes, elles ne s’avèrent que de piètres cache-misères à sa solitude et sa détresse. L’on rejoint, alors, mine de rien, ce qui fonde aussi le clown : la possibilité par la bouffonnerie, aussi désespérée soit-elle, d’amener chacun à poser un regard renouvelé sur le monde qui l’entoure.

Par le Boudu
de et par Bonaventure Gacon
du 11 avril au 04 mai 2013
Tarifs : de 7 à 22 €
Théâtre de la Cité Internationale
17 Bd Jourdan
75014 Paris
Tél. 01 43 13 50 50
www.theatredelacite.com

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