Accueil > monde | Entretien par Emmanuel Riondé | 11 décembre 2013

Intervention en Centrafrique : « La résolution de l’Onu donne une légitimité de façade »

Depuis le 5 décembre, l’armée française opère en Centrafrique aux côtés de forces panafricaines, sous mandat de l’Onu. C’est la deuxième fois en moins d’un an que la France intervient militairement dans un ancien pays du pré carré. Trois questions à Yanis Thomas, membre du Conseil d’administration de l’association Survie.

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Regards.fr : L’opération militaire française en cours sur le territoire de la Centrafrique est-elle légitime ?

Yanis Thomas : Le seul élément qui lui donne réellement une légitimité est la résolution de l’Onu adoptée le 5 décembre. Mais en l’occurrence, il s’agit d’une légitimité de façade. Comme souvent dans ce type de situation, c’est une résolution initiée par la France, et taillée sur mesure pour mener l’opération qu’elle souhaite mener. Quant à la Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite africaine (MISCA) à laquelle l’opération Sangaris est censée venir en appui, elle réunit essentiellement des soldats venus de pays de la région, tels le Tchad, pas très réputés eux-mêmes pour leur respect des Droits de la personne...
Ce qui interroge la légitimité de la France dans cette intervention, ce sont les responsabilités historiques de Paris dans la situation qui prévaut actuellement en Centrafrique.

Précisément, quels sont les paramètres de la relation entre la France et la Centrafrique ?

D’abord le fait que depuis l’indépendance, la France s’est toujours autorisée à soutenir ou à ne pas soutenir les régimes en place à Bangui, comme cela a été le cas par exemple avec Bokassa, installé puis destitué par Paris ; ensuite le fait, avéré, que Paris place au sein de l’appareil d’état centrafricain des "personnels techniques" qui en réalité ont une mainmise importante sur la situation politique nationale. C’était le cas sous Bozizé avec le général Pérez et le général Guillou. Une vingtaine de mercenaires encore récemment ont débarqué en Centrafrique. Avec le temps, ces pratiques sont devenues difficiles à identifier comme relevant directement de la politique française, car ce sont parfois des sociétés privés qui fournissent ces hommes. Mais la question des liens entre ces entreprises et l’Elysée doit évidemment être posée.
Enfin, rappelons que depuis 2003, au moins 200 soldats français se trouvent en permanence sur le sol de la Centrafrique dans le cadre de l’opération Boali (pour des missions logistiques mais aussi de renseignement et d’instruction, ndlr).

En marge du débat hier à l’Assemblée nationale, il a été dit, entre autre, que le « procès de la Françafrique » appartient aux « vieux schémas ». Que répondez-vous à cela ?

C’est quelque chose que l’on entend de façon récurrente : la critique de la Françafrique serait une démarche passéiste. Nous répondons que la France est toujours dans le même schéma de soutien à des dictatures : Idriss Déby au Tchad, Denis Sassou Nguesso au Congo, etc. sont soutenus par Paris. Nous répondons que la France se pense toujours comme le gendarme de l’Afrique et y place toujours des conseillers officieux. En réalité, cela ne s’est jamais vraiment arrêté et, après la période Sarkozy durant laquelle un très timide début de retrait des troupes a pu être observé, on peut même dire que l’on assiste à un retour en force de la présence militaire française en Afrique. Avec toujours cette même visée qui prévaut, au moins aussi importante que la captation des ressources : s’affirmer sur le continent comme une puissance en rivalité avec d’autres. La Chine a remplacé l’Angleterre dans le rôle du concurrent auquel il ne faut pas laisser la place mais l’approche est toujours la même.

Dans une telle situation, la communauté internationale devrait prendre ses responsabilités et proposer autre chose : tout d’abord œuvrer à une stabilisation de la situation politique intérieure en déployant des troupes dans lesquelles ne devraient figurer aucun militaire issu de pays ayant une histoire et une relation d’ingérence avec la Centrafrique. Concrètement, cela signifie qu’à la place de soldats français et tchadiens, et pour contrecarrer les désirs d’influence des uns et des autres, il faudrait déployer sur place des soldats uruguayens ou japonais, par exemple. Ensuite, se pencher sur l’aspect économique des choses : il importe de mettre d’urgence en place un système permettant de redistribuer les dividendes des ressources naturelles du pays. Dividendes qui demeurent dans les mains de quelques uns et dont la majorité de la population est toujours privée.

Contexte

L’opération militaire française Sangaris a débuté en Centrafrique dans la nuit du mardi 5 au mercredi 6 décembre. Le 5, le Conseil de sécurité des Nations unies avait adopté la résolution 2127 autorisant le « déploiement de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite africaine (MISCA) pour une période de 12 mois » .

La MISCA est appuyée par des forces françaises autorisées à prendre « toutes les mesures nécessaires » pour « appuyer la MISCA dans l’exécution de son mandat » : mettre fin à la « faillite totale de l’ordre public, l’absence de l’état de droit et les tensions interconfessionnelles ». Environ 1600 soldats français sont déployés sur place, sous le commandement du général Francisco Soriano. La MISCA, elle, compte autour de 3000 hommes, essentiellement venus du Tchad, du Cameroun, du Gabon et du Congo.

Le régime de Michel Djotodia au pouvoir depuis le mois de mars dernier après le renversement de Bozizé est en faillite dans un pays où opèrent notamment les rebelles de la Seleka.

Mardi 10 décembre, un débat à eu lieu à l’Assemblée Nationale concernant cette intervention. Constitutionnellement, ce type d’opération ne nécessite pas d’approbation de la représentation nationale et n’a donc pas fait l’objet d’un vote. Seuls quelques députés du Front de gauche ont exprimé leur réticences à cette opération militaire.

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