Une vue de la capitale Antananarivo.
Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 19 décembre 2013

Madagascar, très loin de la Centrafrique

Les malgaches votent demain pour élire un président. La Grande île est en crise politique aigüe et quasiment sans discontinuité depuis plus de quatre ans. Mais, à part les multinationales qui y piochent ce qui les intéresse, il ne reste pas grand monde pour s’en soucier. Tant pis pour le peuple, livré à l’irresponsabilité des dirigeants et à l’oubli des « puissants », occupés ailleurs.

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Robinson ou Rajaonarimampianinala ? Et quelle place le nom du vainqueur-va-t-il occuper dans les colonnes des gazettes et sur les pages d’accueil des sites d’information occidentaux dans les jours à venir ? Demain, vendredi 20 décembre, se déroule le second tour de l’élection présidentielle et législative malgache. Les candidats Jean-Louis Robinson et Hery Rajaonarimampianinala s’affrontent pour rallier la majorité des voix des quelques 7,8 millions de citoyens autorisés à voter dans ce pays de 22 millions d’habitants. Selon les chiffres divulgués le 21 novembre dernier par la Cour Electorale Spéciale (CES), ils ont obtenu respectivement 21,16% (soit 949 987 voix) et 15,89% (soit 711 534 voix) des suffrages au premier tour, le 25 octobre dernier.
Selon des informations relayées aujourd’hui par le site web du quotidien Midi Madagasikara, Jean-Louis Robinson, fort de cette avance de presque 6 points, aurait, qui plus est, réunit autour de sa candidature 12 des candidats malheureux du premier tour. Hery Rajaonarimampianinala, lui, n’en a récupéré que 8. Pour le journal, la victoire de Robinson ne fait aucun doute. Une analyse que ne partage évidemment pas Hery, qui, dans un entretien accordé au site Afrik.com, estime que « tout montre [qu’il] va gagner ».

On devrait connaître le résultat dans le courant de la semaine prochaine mais en réalité l’enjeu n’est pas de savoir lequel de ces deux noms va venir s’ajouter à la liste des présidents malgaches post-indépendance. Robinson et Rajaonarimampianinala sont des seconds couteaux et ne prennent d’ailleurs guère la peine de donner le change : ils roulent pour les deux principaux protagonistes de la crise politique dans laquelle le pays est plongé sans discontinuité depuis 2009 : Andry Rajoelina (qui est derrière Hery Rajaonarimampianinala) et Marc Ravalomanana (qui est derrière Jean-Louis Robinson).
Le premier cité, 39 ans, est à la tête de la Haute autorité de transition qui gère l’Etat malgache depuis le 17 mars 2009, suite la crise qui avait abouti à une déstabilisation du régime en place et à l’exil du président de l’époque, Marc Ravalomanana. Ce dernier, lui, avait conquis le pouvoir en 2002, l’arrachant à Didier Ratsiraka (au pouvoir de 1976 à 1993 puis de 1997 à 2002) avec le soutien, entre autre, de l’influent FFKM, conseil oecuménique des Eglises. Il avait été réélu en décembre 2007, avant donc d’être déstabilisé par un mouvement de contestation populaire lancé par Andry Rajoelina en 2009.

Les deux ont en commun leur jeunesse (relative pour le second) au moment de leur accession au pouvoir (35 ans pour Andry Rajoelina, 53 ans pour Marc Ravalomanana), leur passage à la tête de la mairie de la capitale Antananarivo et un parcours réussi dans le mondes affaires et/ou de « l’entertainment ». Au moment de son arrivée au pouvoir en 2002, Marc Ravalomanana était couramment appelé le « Berlusconi tropical » eu égard à ses engagements simultanés dans le monde des affaires, des médias et de la politique. Andry Rajoelina qui a tenté de lui succéder en 2009 (avec l’appui plus ou moins discret de Paris, agacé par le fait que Ravalomanana ne cachait pas sa préférence pour Washington ou Berlin. Ce qui, venant d’un pays ayant fait les beaux jours de la Françafrique - Jean-Christophe Mitterrand, le fils de tonton, aka "papamadit", a passé beaucoup de temps sur la Grande île dans les années 80 - était quand même dur à entendre) a lui aussi multiplié les affaires dans les médias, la pub, etc.

Mais aujourd’hui, les deux hommes partagent surtout une grosse part de responsabilité dans l’état social, économique et donc politique pitoyable qui est celui de Madagascar. Depuis son indépendance acquise en 1960, l’île est coutumière des graves crises politiques au moment des échéances électorales. En 1972, 1991, 2001, plusieurs mois de chaos ont tenu lieu de transition, laissant à chaque fois le pays au bord de l’abîme. Cette fois, l’élection de demain est censée mettre un terme à une crise qui dure depuis plus de quatre ans, dans laquelle on a vu re-passer à peu près tous les noms de la scène politique malgache des dernières décennies (dont Didier Ratsiraka, Albert Zafy ou encore Manandafy Rakotonirina) et à laquelle les tentatives de médiations africaines n’ont pu trouver une issue.

Le peuple, lui, est exsangue. Selon le dernier rapport de la Banque mondiale, près de 92% des Malgaches vivent avec moins d’un dollar par jour. D’après les chiffres du Programme alimentaire mondial, en 2011, près de 50% des enfants de moins de cinq ans souffraient de malnutrition dans ce pays classé en 151ème position sur 187 pays selon l’Indicateur de développement humain (PNUD 2011). Et dans un contexte d’effondrement de l’Etat, le pillage des innombrables ressources naturelles, terrestres et halieutiques de l’île se poursuit sans entrave [1]. Pour mémoire, c’est avec les agissements de la firme coréenne Daewoo à Madagascar en 2009 que la question de l’accaparement des terres du Sud par des pays émergents (ou déjà émergés...) avait fait irruption dans le débat public.

Loin, très loin de la Centrafrique et du Mali qui intéressent subitement quand la France y déploie son armée et encore plus loin de l’émotion qui a saisi la planète entière à la mort de Mandela, Madagascar continue sa descente aux oubliettes. Son peuple n’a plus qu’à espérer que le scrutin de demain, quelqu’en soit le résultat, ne contribuera pas à creuser encore un peu plus profond. Mais qu’au contraire, il permettra d’amorcer une normalisation de la situation politique sans laquelle aucun rebond social et aucune reprise économique ne sont possibles.

Notes

[1lire par exemple cet article « Madagascar : le pillage des ressources naturelles par les multinationales » sur le site de Golias

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  • s’il n’y avait qu’ à Madagascar ...mais ça existe aussi en France

    john Le 1er février 2014 à 23:14
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