Accueil > Nos coups de coeur | Par Emmanuel Riondé | 27 juillet 2013

Vie et mort de Mouloud Feraoun

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1913, dont c’est le centenaire, fut une année féconde pour la littérature française. C’est la naissance d’Aimé Césaire et d’Albert Camus. C’est aussi celle d’un autre « écrivain engagé » (expression qui ne suffit pas, loin de là, à résumer le parcours d’aucun de ces trois hommes), moins connu : Mouloud Feraoun.
On (re)découvre dans cet ouvrage la trajectoire de cet auteur kabyle retracée par José lenzini, écrivain, journaliste, né en Algérie, grand connaisseur de Camus [1]. Qui nous livre là une biographie bienvenue, puisant à foison dans l’œuvre du sujet, nourrie d’entretiens avec ses enfants, et dont le mérite est de donner à voir, au-delà du personnage, un territoire, la Kabylie, et une période qui sera évidemment marquée par la guerre d’Algérie.

Mouloud Feraoun est issu d’une famille kabyle pauvre de Tizi Hibel devenu, à force de travail sur les bancs de « l’école indigène », instituteur et écrivain. Un parcours qu’il retracera lui-même dans son premier roman, Le fils du pauvre, sous les traits d’un jeune instituteur né d’un anagramme, Fouroulou Menrad.
Kabyle fier de son histoire avec laquelle il ne rompra pas, épousant notamment une cousine qui lui a été promise et avec qui il aura plusieurs enfants, c’est par le français des colons qu’il va accéder au savoir et c’est en français qu’il va construire son œuvre. Tout en éprouvant tout au long de sa vie l’oppression et la ségrégation coloniale, française également.
Une dualité qui a déchiré mais aussi nourrit tous les écrivains et/ou intellectuels "colonisés" de cette génération. L’un des plus grands d’entre eux, Kateb Yacine, désignant la voie d’issue : la langue française est une "prise de guerre ». Cette prise, le discret et angoissé Mouloud Feraoun en fera, à travers ses ouvrages, un usage qui lui vaudra la reconnaissance d’Albert Camus ou d’Emmanuel Roblès qu’il aura l’occasion de rencontrer à plusieurs reprises et avec qui il correspondra. Pierre Bourdieu, Jules Roy, Mouloud Mammeri et Germaine Tillion, qui voyait en lui « un écrivain de grande race », croiseront aussi la route de cet homme qui est pour certain l’archétype de « l’intellectuel organique » de Gramsci, celui « qui est lié de manière vivante et vitale à la classe sociale à laquelle il appartient ».

Favorable à l’indépendance de son pays, Mouloud Feraoun, humaniste, « rousseauiste » abhorrant la violence est critique sur les méthodes du FLN. Impliqué au Parti socialiste autonome, son engagement reste en premier lieu celui de l’enseignement « lui qui voulait croire désespérément en une nation nouvelle et libre qui pourrait s’enrichir de cultures et de forces multiples de tous ses enfants ». En 1960, il sera d’ailleurs nommé comme inspecteur des centre socio-éducatifs de Germaine Tillion. En 1955, un an après le début de la guerre, il avait débuté son journal. Le 14 mars 1962, il écrit : « A Alger, c’est la terreur. Les gens circulent tout de même et ceux qui doivent gagner leur vie ou simplement faire leurs commissions sont obligés de sortir et sortent sans trop savoir s’ils vont revenir ou tomber dans la rue ». Le lendemain Mouloud Feraoun est exécuté par un commando de l’OAS, avec cinq autres responsables de centres sociaux. C’est le 15 mars 1962, date de la signature des accords d’Evian.

Mouloud Feraoun, un écrivain engagé , José Lenzini, éd. Actes Sud, 374 pages, 25 euros.

Notes

[1José lenzini a consacré plusieurs ouvrages à Albert Camus. Le dernier d’entre eux, Les derniers jours de la vie d’Albert Camus (Actes Sud 2009), vient de reparaître en poche chez Babel.

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