Accueil > Nos sélections | Chronique par Arnaud Viviant | 17 septembre 2013

Romans « politiques »

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Voici deux romans « politiques » qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, ni dans le fond ni dans la forme, et qui pourtant se parlent, en cette rentrée littéraire. Dans les librairies, pour peu qu’ils soient posés l’un à côté de l’autre, on doit pouvoir les entendre discuter à voix basse. Les Renards pâles de Yannick Haenel est le récit incandescent, mais aussi adolescent, l’un n’allant peut-être pas sans l’autre, d’une insurrection révolutionnaire, quelque part entre les Anonymous et RESF, autour de trois grands refus : refus de l’identité, refus de la consommation, refus de l’esclavage. Toute la quincaillerie révolutionnaire est convoquée, des Communards à Marx en passant par Debord, sous une forme mystique où, par exemple, on baise la nuit au Père-Lachaise aux pieds du mur des Fédérés... Disons que chez Haenel, Heidegger encule Hegel, pour plagier un célèbre titre de Jean-Bernard Pouy (Spinoza encule Hegel). Mais pour éviter l’ethnocentrisme révolutionnaire, cette mystique est aussi habilement tressée avec de la démonologie africaine et L’Afrique fantôme de Michel Leiris, le Renard pâle étant, paraît-il, un dieu dogon de l’anarchie. Seul point sur lequel nous sommes d’accord avec Yannick Haenel (si tant est que la lecture d’un roman soit d’être d’accord avec l’auteur, ce que je ne crois pas un seul instant) : le parcours d’une telle manifestation insurrectionnelle tout feu tout flamme, ira bien de Bastille à la Concorde. Là, ce n’est plus du roman. Il ne peut pas en être autrement.

Chez Tristan Garcia, c’est tout le contraire. Hegel encule Heidegger, comme l’indique la dialectique comprimée dans le titre : Faber le destructeur. Pour construire, il faut détruire. Dans ce livre qui épouse le classicisme des grands romans populaires, Garcia raconte sa génération : celle qui a eu seize ans lors des luttes de décembre 1995, qui a pu pendant des semaines transformer son lycée en TAZ (Zone d’Autonomie Temporaire, selon le modèle des pirates et de Hakim Bey), bref qui a connu à l’âge où l’on est pas sérieux le dernier grand mouvement de résistance français au néo-libéralisme. On sait qu’ensuite, dans cette génération, nombreux ont été tenté parce que Tristan Garcia appelle « le démon de la radicalité », parfois de façon meurtrière (Audrey Maupin et Florence Rey), agressives (les Black Blok) souvent de façon plus inoffensives autour de revues théoriques, de communautés radicales, de squats (Mehdi Belhaj Kacem, Julien Coupat). Le plus intéressant dans le roman de Tristan Garcia, qui se lit par ailleurs comme ces romans d’aventures qu’on dévorait adolescent, repose sur cette question de la génération. Comment une génération se définit toujours par ce qu’elle détruit et ce qu’elle construit ensemble. L’épisode le plus fort sur ce point est sans aucun doute le moment où Faber sabote une conférence qu’un ancien déporté vient donner dans son lycée. Et voici ce qu’écrit Basile, l’ami de Faber qui a assisté à la scène : « Je ne sais pas si Faber était coupable et je ne le saurais jamais. Mais j’imagine qu’il avait obtenu, d’une manière ou d’une autre, ce qu’il cherchait : discréditer un homme de bien, mettre en doute toute autre autorité que la nôtre et protester contre le poids du passé que nous n’avions pas vécu, mais dont les plus vieux voulaient nous charger, pour que l’Histoire prenne le sens auquel ils avaient sacrifiés leur vie. » Voilà, une génération, c’est ça.

Les Renards pâles, de Yannick Haenel, Gallimard, coll.
« L’Infini », août 2013,
175 p., 16,90 €.

Lire aussi l’interview de Yannick Haenel par Clémentine Autain.

Faber - Le destructeur, de Tristan Garcia, Gallimard, 465 p., 21,50€.

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