Accueil > Société | Entretien par Clémentine Autain | 10 septembre 2013

Yannick Haenel, « La révolution est une expérience physique »

Qui l’eut cru ? Les Renards pâles, qui invite les coeurs
battants à l’insurrection, est le plus gros succès de la
rentrée littéraire chez Gallimard. Alliant l’hyperréalisme
et l’absurde, le surprenant et l’évident, la force littéraire
et le geste politique, le roman de Yannick Haenel est
une bouffée d’oxygène dans ce monde de brutes.
S’ouvrant sur une citation de Walter Benjamin – « Vaincre
le capitalisme par la marche à pied »
–, le livre réussit
prodigieusement à saisir l’époque. Avec violence et
enthousiasme. La rencontre s’imposait. Entretien avec
Yannick Haenel par Clémentine Autain.

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Regards.fr. On n’écrit pas un
livre sur l’irruption révolutionnaire par
hasard… Qu’est-ce qui vous a conduit
à ce récit ? Pourquoi ce livre ? Pourquoi
maintenant ?

Yannick Haenel. Je n’aurais pas eu
l’idée d’écrire Les Renards pâles il y a dix
ans. Les rapports de force se sont durcis
et il y a eu des choses précises qui m’y
ont conduit. J’ai été frappé par le nombre
de suicides en entreprise, en France
comme en Italie où je vis maintenant.
Ces suicides ne sont pas seulement
ceux d’employés asservis mais touchent
aussi de jeunes chefs d’entreprises. Et
puis, un fait divers en Grèce, que l’on
retrouve dans mon livre, m’a bouleversé :
un clochard qui dormait dans une benne
à ordure a été broyé dans une poubelle.
C’est le traitement des déchets…
humains. J’ai vu l’irracontable qu’il fallait
raconter : cette société qui broie et transforme
les individus en déchets. J’étais en
train d’écrire un livre sur un personnage
tentant de reconquérir un sentiment politique.
J’écrivais sans idée de suite, une
sorte de panorama sur le fait que le rapport
à la vie concrète politique relève du
dégoût. Un sentiment antipolitique s’est diffusé. Dans Les Renards pâles,
le personnage ne sait même pas qu’il
y a des élections le jour du vote pour
la présidentielle. C’est ce non contact
avec la politique que je voulais raconter,
et aussi le réveil qui se produit avec
des rencontres. Sous Sarkozy, quand je
revenais en France alors que je vivais
à Rome, mes copains me racontaient
des choses terrifiantes sur l’atmosphère,
notamment la violence policière,
le délire sécuritaire. Le politique s’est
dénaturé : il n’exerce plus son pouvoir
que dans le contrôle social, l’autoritarisme.
Associé au règne du libéralisme
économique, il y a une cohérence dont
je voulais parler.

En vous lisant, j’ai été frappée
par la place des corps. « Être là »,
dites-vous : c’est la présence des
corps comme geste politique, à l’instar
de ce que revendiquent les Indignés
par exemple. Vous parlez aussi
de la mémoire, de l’histoire politique,
qui « traverse les corps disponibles ».
La révolution passe par le corps ?

La révolution est une expérience
physique. Il s’agit de regagner des forces,
celles de l’insurrection possible, par le
corps. J’aime beaucoup cette phrase de
Walter Benjamin : « Procurer à la révolution
les forces de l’ivresse. »
C’est la
manière dont les corps sont transportés
et se rencontrent, d’où la fin du livre qui
met en scène une rencontre érotique.
Les Indignés ou les Anonymous m’ont
évidemment inspiré. Depuis quelques
années, brandir un masque est devenu
un acte de rébellion. Et pour cause : c’est
interdit et les caméras partout nous surveillent
 ! Sans slogan, sans mot d’ordre,
la présence suffit. Nous sommes dans
une période de saturation de la communication
qui empêche l’audition : on
n’entend plus le discours politique. Donc
ce sont les corps des gens qui se rassemblent
en silence, qui interpellent. Les
renards pâles ne disent rien. Mais même
sans mot, il y a un sens à se rebeller : le
retournement complet des rapports de
force. Le fait que des gens qui vivent à la marge de la société se mettent ensemble
au centre, occupent le centre (dans mon
livre, ils sont place de la Concorde par
exemple), c’est déjà la révolution. Ceux
qui n’occupent aucune place reconnue
prennent la place.

Vous semblez faire de la figure
du sans-papiers le sujet de l’émancipation
aujourd’hui, la figure à caractère
universelle. La façon dont vous
en parlez m’a fait penser à Alain Badiou.
Vous a-t-il inspiré ?

Je suis d’accord avec cette idée
mais j’ai peu lu Badiou, davantage
Jacques Rancière. Selon ce dernier,
la disparition du prolétaire est remplacée
par l’immigré, et a fortiori le sanspapiers.
C’est pourquoi les gouvernements
tapent particulièrement sur
cette population : c’est elle qui pourrait
avoir le plus de force insurrectionnelle.
Lorsque le champ politique sacrifie
des individus, ceux-là ont la possibilité
de construire une contre-société,
un contre-monde. C’est la société des
« sans » : sans-papiers, sans-abri, sansemploi.
Dans Les Renards pâles, il n’y
a pas de substrat théorique. À travers
la déambulation dans Paris, se joue un
réveil des mémoires, de la Révolution
française, de la Commune. J’ai plus lu
Frantz Fanon qu’Alain Badiou. La population
masquée que je décris ne se rallie
pas autour d’une idéologie mais à partir
de gestes simples quotidiens. Ces
personnages n’ont pas le temps de lire
des livres entiers mais en attrapent des
bouts par un nom de rue, des inscriptions
sur les murs, des discussions. En
2005, au moment des émeutes en banlieue,
événement politique majeur présent
dans mon livre, ce sont des bribes
qui ont mis le feu aux poudres et non un
apprentissage d’école militante.

Vous sentez aujourd’hui un climat
pré-révolutionnaire ?

Toutes les conditions sont là. Mais
je suis incapable de dire si la révolution
est sur le point d’advenir. Il y a un climat,
des bribes. Après…

Les Renards pâles, de Yannick Haenel, Gallimard, coll.
« L’Infini », août 2013,
175 p., 16,90 €.

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