Accueil > politique | Entretien par Marion Rousset | 29 avril 2013

Amitié franco-allemande : « La France est subordonnée à l’Allemagne »

La levée de boucliers au nom de la sacro-sainte "amitié franco-allemande" après la publication d’un texte du PS remettant en cause la politique d’Angela Merkel est l’occasion d’interroger la nature des liens qui unissent aujourd’hui les deux pays. Article publié le 25 janvier 2013.

Que cache cette fameuse « amitié franco-allemande » célébrée à l’occasion des 50 ans du traité de l’Elysée ? Steffen Lehndorff analyse la nature du rapport de forces entre les deux pays et l’influence du couple sur la construction européenne.

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Regards.fr. « Sans unité entre l’Allemagne et la France, il n’y a quasiment pas de progrès possible dans l’Union européenne » , a affirmé Angela Merkel. Le rôle du couple franco-allemand est-il toujours aussi central dans la construction européenne ?

Steffen Lehndorff. Pour comprendre le rôle de la politique franco-allemande, il faut d’abord observer les sentiments que se vouent ces deux peuples. En France comme en Allemagne, les jeunes générations ne peuvent pas imaginer que leurs pays ont combattu l’un contre l’autre. Les Allemands qui en ont les moyens aiment passer leurs vacances dans votre pays. C’est très populaire. Côté français, il existe aussi une forme de respect pour les voisins que nous sommes. Le plus grand obstacle aux échanges tient à la langue. Car le français n’est pas la langue préférée des Allemands, et réciproquement. Quant à l’Anglais, il est moins populaire chez vous que chez nous. C’est donc une barrière supplémentaire. Par ailleurs, beaucoup d’Allemands, y compris de gauche, sont trop fiers de leurs acquis économiques. Quant aux Français, un certain nombre d’entre eux continue à être enfermés dans la perspective de l’Hexagone. Au fond, les liens pourraient être plus développés, mais ils sont bons. Si je parle de ça, c’est que la politique allemande utilise cette amitié franco-allemande pour asseoir sa domination au plan européen. De ce point de vue, lorsqu’Angela Merkel affirme que la coopération resserrée avec le gouvernement français est un enjeu essentiel, elle dit vrai. Ses intérêts économiques et politiques en dépendent. Mais il est inacceptable que l’amitié entre deux peuples soit ainsi instrumentalisée.

La France est donc dans une relation de subordination par rapport à l’Allemagne ?

Oui. C’était différent du temps de François Mitterrand et Helmut Kohl, car il existait alors une certaine balance des intérêts et des stratégies. Depuis le début de la crise, les choses ont changé : Nicolas Sarkozy a commencé à subordonner la politique française à celle de l’Allemagne. Aujourd’hui, le gouvernement de François Hollande poursuit l’orientation choisie par son prédécesseur. Le noyau dur qui justifie ce choix, c’est la puissance économique de l’industrie allemande, en termes de productivité, de compétitivité, d’innovation. La tradition conservatrice très élitiste de la France explique en partie ses difficultés de ce point de vue : l’élite ne se demande pas quelle est sa responsabilité, elle demande aux travailleurs de supporter une baisse des coûts de travail. La perspective est donc faussée, il n’en reste pas moins que le problème est réel. L’Allemagne s’étant montrée plus apte à amortir les effets de la crise économique sur le marché du travail, Nicolas Sarkozy a commencé à prendre ce pays pour modèle. 2010 constitue donc un tournant dans les relations du couple franco-allemand. Je suis très déçu que le gouvernement français actuel garde le même parti-pris.

Quels sont les signes de cette continuité ?

La politique d’austérité, via l’adoption du pacte budgétaire, prouve que la France reste subordonnée à l’Allemagne. Si Hollande avait adopté une stratégie différente, cela aurait permis d’ouvrir la porte à des négociations nouvelles. Et également d’offrir une plus grande marge de manœuvre aux autres pays pour choisir eux-mêmes leur stratégie de sortie de la crise. La marge de manœuvre aurait d’ailleurs été plus grande aussi pour les forces oppositionnelles en Allemagne, y compris les syndicats. Mais cette chance n’a pas été utilisée… Il est vrai que le couple franco-allemand est un poids lourd de l’Union européenne, mais ce qui manque, Merkel l’a dit de manière démagogique, c’est l’implication des autres pays. Dans le cadre de ce rapport de force, les autres pays européens ne peuvent qu’adhérer…

Quelle est la nature des liens transfontaliers qui se tissent au sein de l’autre gauche ?

Nos deux pays peinent à échanger leurs points de vue, en raison de préjugés importants. Peu d’Allemands, y compris à gauche, connaissent la tradition des négociations collectives et l’existence du Smic en France, qui représentent pourtant des aspects essentiels pour l’avenir de l’égalité sociale en Allemagne. Peu de Français connaissent l’histoire de la lutte contre l’énergie nucléaire en Allemagne, qui explique le revirement de notre gouvernement après Fukushima. Il faut apprendre à se connaître mieux, en trouvant des forums d’échange.

Steffen Lehndorff est économiste au sein de l’Institut Travail et compétences à l’université de Duisberg-Essen en Allemagne.

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