Accueil | Par Thomas Bauder | 21 novembre 2012

Argo et Une famille respectable, l’Iran à l’écran

A quinze jours d’écart, deux films portent leur regard sur l’Iran. L’un, Argo, est américain et revient sur l’exfiltration rocambolesque de six diplomates US durant la crise des otages. L’autre, Une famille respectable, nous vient d’Iran même et brosse le portrait d’un pays écartelé entre aspiration au changement et corruption généralisée des hommes et des valeurs. Par delà toutes leurs différences ces deux films se rejoignent sur un point : celui de la prééminence des faux semblants. Analyse.

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En son temps, Serge Daney, lorsqu’il évoquait les cinématographies du monde, avait l’habitude de dire que les films nous donnaient des nouvelles de ces pays lointains géographiquement, culturellement ou politiquement, desquels ils étaient issus. Le moins qu’on puisse dire c’est que les nouvelles de l’Iran que nous propose Une Famille respectable, premier long métrage de fiction du documentariste Massoud Bakhshi, ne sont pas bonnes. A travers les yeux d’Arash, son personnage principal, universitaire résidant en Occident et revenu en Iran pour y donner un séminaire sur le cinéma national des années quatre-vingt, ce qui se donne à voir c’est un pays à la dérive, sans loi, ni foi, ce qui dans le contexte théocratique de l’Etat, relève d’une prise de position philosophique et politique des plus audacieuses. Car Arash est le fils d’un salaud, qui s’est enrichi durant la guerre Iran Irak en détournant l’aide alimentaire prévue pour la population. Alors que son aîné meurt sur le front, il profite du statut de martyr de son fils pour asseoir son pouvoir, répudier sa femme, et prendre une seconde épouse de laquelle il a déjà eu un enfant. Un enfant battu, violent, méchant. Un voyou en devenir. Ce qui frappe alors c’est de constater à quel point l’Iran est doublement oppressée. Par le pouvoir d’une administration bureaucratique ubuesque à la solde d’un pouvoir politique non démocratique, par une pègre ensuite qui finit de dissoudre le peu d’Etat de droit de l’Iran contemporaine. Quand au fait religieux, il est ambivalent, en ce sens que par delà l’aliénation qu’il impose aux femmes, il leur permet aussi de se construire, à l’abri d’un modèle de rectitude morale face auquel butent les hommes de cette fiction.


Film anxiogène, empruntant autant à la tendance néo réaliste du film familial, qu’au thriller occidental façon Jean Pierre Melville, ce qui ressort d’Une Famille respectable, c’est le sentiment d’enfermement complet au sein d’une société iranienne malade, par ailleurs prompte à accueillir ses expatriés formés à l’étranger, mais pour mieux les piéger par la suite en leur refusant le visa de sortie du territoire. Ce que nous dit Une Famille respectable c’est que pour survivre en Iran, il faut accepter de jouer le jeu de la duplicité, du double discours et des faux semblants afin de pouvoir s’en échapper.


Fuir l’Iran est aussi au cœur d’Argo, troisième long métrage du comédien Ben Affleck. Ici il s’agit pour un agent de la CIA, interprété par Ben Affleck lui même, d’exfiltrer six diplomates américains, planqués à l’ambassade du Canada après que l’ambassade US de Téhéran a été prise en otage par les gardiens de la révolution, en les faisant passer pour une équipe de tournage d’un film d’héroïc-fantasy. Dès son pré-générique sous forme de story board, Argo évacue les reproches en fausses naïvetés et dichotomies simplistes (les gentils américains, les méchants iraniens). Le Shah, mis au pouvoir par la CIA pour maintenir l’accès au pétrole après la nationalisation des ressources par Mossadegh, y est présenté tel qu’il fût, c’est à dire un tortionnaire sanglant ainsi qu’un monarque cupide, ayant fui son pays avec tellement de lingots d’or que son Boeing 747 manqua de ne pouvoir décoller. Ce qui fait le sel de ce film, par de là le thriller, ce n’est pas tant que l’histoire se soit réellement passée, c’est qu’il joue ici aussi des faux semblants dans lesquels la société iranienne, fût elle révolutionnaire, ne manque pas de se perdre et qui constitue le seul espace de liberté potentielle dans le pays. Alors, qu’un « petit » film indépendant iranien, et un autre, américain au budget nettement plus colossal fassent le même constat, ne manque pas de nous interpeller. Que chacun propose, loin des clichés, des héros à la virilité un peu lasse, en opposition avec la violence tangible de ce pays, que l’un et l’autre enfin s’appuient sur des images d’archives, de documentaires réalisés en Iran au tournant des années quatre-vingt, pour ancrer leur propos dans un réel qui semble échapper de toutes parts, nous offre deux visions complémentaires de la complexité qu’il y a à saisir ce pays tout en contradictions. Deux regards croisés par le hasard de la programmation, deux regards passionnants.

Argo par Ben Affleck. Avec Ben Affleck, Bryan Cranston, John Goodman. Sortie en salles le 7 novembre.

Une famille respectable par Massoud Bakhshi. Avec Babak Hamidian, Mehrdad Sedighian, Ahoo Kheradmand. Sortie en salles le 31 octobre.

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