Accueil > Société | Par Jérôme Latta | 14 février 2014

Genre : pourquoi les antis ont perdu

Au-delà du retrait de la loi sur la famille, les démonstrations de force réactionnaires auront en définitive fait avancer la cause du genre de manière inespérée. En mettant à nu ce qu’elles défendent.

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Évidemment, de l’extrême agitation autour des questions du genre, ces deniers mois, on est spontanément incité à tirer une interprétation pessimiste. Résurgence de franges réactionnaires qui, pour être hétéroclites, ne se sont pas moins alliées pour occuper l’espace public, agitation de fantasmes, de rumeurs et de mensonges malsains, expressions sexistes et homophobes décomplexées... Jusqu’à la lâche reculade du gouvernement sur un terrain – celui des réformes "sociétales" – qui était le dernier où il exprimait une vision de gauche, tout incite plutôt à la désespérance devant le tableau d’une société française rétrograde, pour ne pas dire imbécile. Pourtant, à moins de mener une vaste enquête en profondeur (et pas une batterie de sondages d’opinion), il est impossible de déterminer aujourd’hui à quelles évolutions ces épisodes auront contribué.

Défendre des stéréotypes

Il reste cependant des motifs de se réjouir de certains effets, inespérés, de cette tourmente, en ce qu’elle a mis à nu ceux qui l’ont déclenchée en même temps que ce qu’ils défendaient. « Pourquoi est-ce qu’ils veulent interdire aux filles de jouer aux voitures ou aux garçons de faire de la danse ? », résumait à sa façon un peu perplexe, la semaine dernière, un enfant sur France Info. Car c’est ce à quoi se sont eux-mêmes acculés les pourfendeurs de la supposée "théorie du genre" : à la défense de stéréotypes.

Une des affiches produites pour la manifestation du 2 février le dit en toutes lettres et l’illustre au premier degré : sous le slogan "Pas touche à mes stéréotypes de genre", les silhouettes d’un petit garçon (en habit de chevalier) et d’une petite fille (en costume de fée-princesse). Comment mieux signifier que le genre est un déguisement ? Ce n’est plus un prétendu état de nature qui est mis en scène ici, mais bien une construction culturelle, un arbitraire social revendiqué qui n’appartient plus qu’au groupe qui en fait son étendard, une représentation aussi mince que des symboles simplistes découpés dans du papier de couleur. Et une traduction des peurs infantiles que le moindre bouleversement dans ces symboles et l’ordre archaïque qu’ils représentent suscite au sein de ces ghettos socioculturels.

Un effet de dévoilement

Un rêve de sociologue s’accomplit au travers de cet aveu, plus efficace dans la déconstruction que tout ce que l’analyse peut révéler sans réussir à le transmettre. Là, ce sont les manifestants qui se chargent du processus de dévoilement. Le fait que leurs manipulations et leurs travestissements de la réalité aient été assez largement exposés a par ailleurs contribué à un discrédit lui-même favorable aux interrogations critiques sur ce qui était en jeu. L’étape suivante, c’est la "découverte" de la fabrication des inégalités à partir d’une différence faussement naturelle, des conséquences de l’assignation précoce des rôles, de tout ce qui se niche dans ce qui semble banal – et inoffensif – de prime abord.

La théorie du genre n’existe pas, le genre, si. Et il s’étudie, sans grande difficulté d’ailleurs tant les mécanismes en semblent grossiers dès lors qu’on leur prête attention. Alors la différence entre le sexe biologique et le genre socialement construit apparaît et, au travers des polémiques, elle est certainement apparue à un nombre bien plus considérable de personnes que lorsqu’elle était cantonnée aux militants et aux chercheurs des études de genre. Bien sûr, de l’eau coulera sous les ponts avant que le sens commun ne se départisse de ces impensés culturels en les "découvrant", mais au moins voit-on que les conditions d’une prise de conscience existent. Or, la prise de conscience est émancipatrice, elle est aussi un préalable à la lutte contre les dominations et les aliénations qu’elle révèle.

Des valeurs qui ne vont plus de soi

Ce qui transparaît aussi, c’est en définitive la volonté, en refusant de s’attaquer à ce qui les fonde, de ne pas lutter contre les inégalités et le sexisme. À cet égard, les contradictions de l’UMP, qui souhaitait en 2011 « introduire dès la maternelle des séances consacrées à la mixité et au respect hommes-femmes » et sensibiliser les enfants aux questions de genre dès la maternelle, sont éclatantes [1]. D’un côté, il s’agit de se conformer à des aspirations sociales majoritaires, de l’autre de satisfaire la pulsion rétrograde d’un cœur d’électorat dont on a constaté le regain de visibilité et d’influence. La haine de 68 et de son libertarisme, si assidument cultivée par Nicolas Sarkozy, reste un fond de commerce rentable à droite. Est-il durable pour autant, tant cette "réaction" évoque les ultimes convulsions d’une pensée à l’agonie ?

Grâce à la Manif pour tous, au Printemps français et à ceux qui s’arc-boutent sur des valeurs ultraconservatrices dont ils constatent avec terreur qu’elles ne vont plus de soi, demain les catalogues de jouets et tout ce qui met en scène, quotidiennement, des représentations sexistes, seront peut-être regardés d’un œil plus critique par un nombre croissant de personnes. Le retrait de la loi sur la famille apparaît alors comme une défaite mineure en regard de cette victoire-là.

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  • Bien vu ! C’est de la conflictualité que naît le progrès et contrairement aux apparences, cette séquence a en effet davantage promu les visions émancipatrices que les conceptions retardataires, bien que celles-ci aient tenu le pavé [parce que celles-ci ont tenu le pavé devrait-on dire]. Mais ça, les socio-technocrates dépourvus de sens politique ne l’ont pas vu et l’ont même interprété à l’envers. C’est le propre des intelligences "scolaires" que d’apporter des réponses simples [ici l’impardonnable retrait de la loi] aux modèles complexes.

    ARDUS Le 14 février 2014 à 10:56
       
    • Le conflit est un échec, car seul le dialogue peut amener chacun à comprendre l’autre.

      Ce n’est pas en disant "on veut on prend, bande d’homophobes" que les choses s’amélioreront.

      Au contraire, il ne peut y avoir que du rejet.

      Le pire, c’est que les "LGBT" sont trop égocentriques pour voir que dans la protection de l’unité nationale (bigre, LE mot qui fait peur !) il y a la MAJORITE des homos, des bis, des trans, des véget, tous unis avec les hétéros.

      Qui sème la pagaille ?

      bisexuel-legrec Le 16 février 2014 à 05:09
    •  
    • Le problème de la théorie du genre et des stéréotypes, c’est que toute hypothèse intéressante qu’elle soit, ça reste une hypothèse non vérifiée.

      En d’autres termes si stéréotypes il y a on ne sait pas dans quelle mesure ils agiraient sur une discrimination.

      Traiter d’imbéciles les gens qui font cette remarque vous retourne immédiatement la formule et au centuple.

      Quand à laisser les filles jouer aux voitures, s’il ne s’agit pas de forcer les filles à jouer aux poupées, il ne s’agit pas non plus de faire l’inverse.

      On serait porté à croire que les expérimentations de l’ABCD de l’égalité, aurait tendance à forcer à aller dans le sens contraire du ’stéréotype’ pour le contrer, soit faire le stéréotype inverse.

      L’effet inverse n’est jamais que le même effet retourné.
      Rien de plus stupide.
      En biologie on appelle ça l’agoniste inversé, mais c’est l’agoniste tout de même.
      Le vrai effet neutre c’est l’effet antagoniste, celui qui ne fait rien.

      Quant à démontrer qu’il y a corrélation entre jouer aux voitures et avoir des postes à responsabilité, franchement bon courage pour le démontrer.

      Que la réflexion sur les stéréotypes soit intéressante et à creuser, ok. Qu’on enseigne quelque chose qui n’est qu’une hypothèse non vérifiée par des procédés expérimentaux sérieux (ce qu’on appelle la science, rappelez-vous) on n’a jamais vu ça.

      Enfin, nier totalement les avancées en biologie, et s’accaparer un domaine qui n’est pas le sien quand on est sociologue, fait peur sur le niveau d’obscurantisme atteint aujourd’hui, qui plus est, et pire encore, au nom de la science...

      Je vous recommande notamment les travaux de Jacques Balthazart, vous verrez que si hypothèse il y a, elle n’est peut-être pas des plus probables, et que ce qu’avance la théorie du genre, a beaucoup à faire pour se démontrer.

      ojomvas Le 16 février 2014 à 11:36
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  • La seule chose pour moi qui est ressortie de cette "journée de colère", c’est la stupidité et surtout, la décadence dans le conservatisme de toute une partie de la population française.
    C’est sur cette voie que la France engagera définitivement une chute sur le plan économique et culturelle.
    Bon, c’est peu être un peu fataliste, mais le pays s’en relèvera. Tout les pays, entreprises, entité, y sont voués, et la France entre dans cette phase.
    Parce qu’au final, regardez les gens qui étaient à cette manifestation... Trop stupide pour se rendre compte de leurs propos, qu’à ne cherchant qu’à s’opposer, pour se sentir "anti gouvernement", et pour croire qu’il sont en train de mener une révolution, ce qui est, il faut l’avouer, est exitant.
    Surtout que bon... Les gens la bas n’était que des moutons manier par les dirigeants de LMPT. Ridicule et affligeant.
    Partir en guerre pour un SMS, sans se renseigner, et sans comprendre le sens de rien... C’est vraiment pittoresque... D’autant que les études de genre touchent une interrogation majeure de la société.

    CaptainObvious Le 14 février 2014 à 21:21
       
    • Allez voir ce qu il se passe dans les écoles depuis quelques mois et venez parlez apres...cordialement

      e.y Le 16 février 2014 à 00:48
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    • Oui renseignez vous avant de dire que ceux qui ne sont pas d’accord avec les lois et réformes du PS sont , pèle mèle , des fachos , des catholiques intégristes , des affabulateurs , des allarmistes , des rétrogrades , des comploteurs ...Dommage que je puisse pas y mettre un lien car j’ai du croustillant qui vient direct de l’education national .Ne croyez pas tout ce que nos hommes politiques disent ( ump , ps , fn ...) des mensonges se glissent régulièrement dans leur blabla

      babette Le 21 février 2014 à 22:02
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  • Les medias sont les faiseurs de dieu et de démons... ils ont choisi leur camp ? Le cataclisme arrive et remettra les pendules a l’heure

    jonathan Le 16 février 2014 à 10:15
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  • Ce slogan, "Pas touche a nos stéréotypes de genre", est effectivement cruellement révélateur.

    Imagine t’on une seconde le slogan "Pas touche a nos stéréotypes raciaux" ? Des manifestations défendant l’idée que les noirs sont de "grands enfants", avec le "rythme dans la peau", et que pour les asiatiques "la vie humaine a moins de valeur que chez nous" ?

    Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit pourtant de la même chose, des stéréotypes.

    casper Le 17 février 2014 à 05:23
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  • Pas touche à mes stéréotypes raciaux !!!

    De toute façon les politiques (ump + ps) de gauche sont une catastrophe depuis 30 ans ... Ce sont les faits.

    Par ailleurs, mort à la france et à cette répoubelle !

    nico Le 27 février 2014 à 11:42
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  • Le pire des stéréotypes est le stéréotype politicien que véhicule les gens de Gauche : "Tu es de Droite donc tu es réactionnaire, conservateur, etc." " Et toi tu es de Gauche, donc tu es progressiste".
    Ce genre de discours est complètement nul. Quand je vais consulter un médecin, vais-je lui demander s’il est de Droite ou de Gauche ? Quand j’échange des services avec mes voisins vais-je tenter de savoir de quel bord politique ils sont ?
    Qui a suscité les polémiques sur la "théorie du genre", sinon les gens de gauche en voulant provoquer leurs adversaires. Qui répond bêtement aux attaques des gens de Gauche ? eh bien les gens de Droite ! (avec ce slogan ridicule "Touche pas à mes stéréotypes").
    Toute cette polémique va -à mon avis- se dégonfler comme un ballon de baudruche.

    Héllébore Le 8 mars 2014 à 16:15
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