2008. La Russie gagne la guerre en Ossétie du Sud, mais son gouvernement comprend qu’il perd celle de l’information, selon la journaliste et chercheuse Nina Bachkatov. En 2013, un décret de Vladimir Poutine crée Rossia Segodnia, nouvelle agence officielle de communication du Kremlin. En son sein, deux antennes médiatiques : Russia Today – désormais RT - et Sputnik. Objectif affiché : proposer « un point de vue alternatif sur tous les grands évènements du monde et [offrir] au public étranger un aperçu de la position russe ». Trois ans plus tard, le Parlement européen dénonce dans un rapport une « guerre de désinformation et de propagande russe ».
Lancé en 2005, Russia Today fait dans le multimédia. Sa chaîne de télévision diffuse aujourd’hui en anglais, arabe et espagnol dans une centaine de pays, et dispose de studios à Londres et Washington. Elle s’appuie sur un site Internet d’actualité et d’analyses politiques, et sur une chaîne de documentaires YouTube revendiquée à plus d’un milliard de vues [1].
De son côté, l’agence Sputnik se décline en trente-trois sites à l’architecture similaire, produits en autant de langues. À un traitement identique de l’actualité internationale s’ajoutent des rubriques d’information adaptées à chaque pays cible. Là aussi, des bureaux éditoriaux sont délocalisés : à Washington, au Caire, à Pékin et à Montevideo. Dans chaque pays, Sputnik dispose d’une radio à diffusion quotidienne
Médias d’État pour intérêts nationaux
Les deux médias sont implantés en France, où ils ont connu une rapide croissance d’audience, grâce à un usage efficace de formats variés. En première ligne de la couverture des manifestations contre la loi travail, RT atteint aujourd’hui d’importants chiffres d’audience sur l’ensemble des plateformes exploitées : 42.000 abonnés sur Youtube et presque 263.000 mentions "j’aime" sur Facebook, par exemple. Doté d’une rédaction d’une quinzaine de professionnels basée à Paris depuis le printemps 2015, le site prévoit l’ouverture d’une chaîne de télévision en français pour l’année 2017. Le CSA lui a délivré son accord l’année dernière. Pour sa part, Sputnik radio diffuse en français et en continu depuis janvier 2015.
RT et Sputnik sont frileux quand il s’agit d’aborder leur qualité de voix du Kremlin. Pourtant, Maria Simonyan, la rédactrice-en-chef de RT et Sputnik, est aussi celle de l’agence gouvernementale qui les englobe, Rossia Segodnia. Elle est titulaire, en compagnie d’autres journalistes, d’une médaille pour leur « couverture objective » de la crise ukrainienne, remise en toute objectivité par… Vladimir Poutine. Le directeur général de Rossia Segodnia, Dmitri Kisselev, également vice-président du groupement des médias d’Etat russes (VGTRK), évoque sous ces termes sa conception du service public [2] : « Je suis à la tête d’une agence publique, et en cela il est clair que je me place du côté de mon gouvernement. Notre agence incarne les intérêts nationaux de la Russie ».
Le fonctionnement interne, notamment dans le choix des sujets, est décrit comme « très vertical, avec une tutelle très forte » par un ex-journaliste de RT France cité par France TV Info. Quant aux financements, de nombreux médias occidentaux affirment qu’ils proviennent « à 100% du Kremlin ». Selon une enquête de News Statement citée par Libération, l’État russe a versé, en 2013, 300 millions d’euros à RT.
Relais des mouvances identitaires
C’est ainsi tout logiquement que les idées promues sont en adéquation avec les intérêts du Kremlin, voire les appuient, lorsque cela se révèle nécessaire. Sur le cas syrien, RT et Sputnik défendent l’idée d’une Russie en soutien d’un gouvernement légitime, celui de Bachar Al-Assad, dans sa lutte contre l’État islamique, et d’une population syrienne en liesse à la "libération" d’Alep. Les exactions commises contre les civils à Alep-Est seraient ainsi exclusivement le fait des "rebelles".
Plus globalement, la technique employée se rapproche de celle du whataboutism, initiée par l’Union Soviétique, qui consiste à répondre à des dénonciations en formulant des accusations sur d’autres activités menées par le camp adverse. Dans son dernier sondage en date, Sputnik International interroge ses lecteurs : « Selon vous, quelle fut l’efficacité de l’intervention menée par les États-Unis dans la lutte contre Daesh ? »
Ces plateformes n’hésitent pas non plus à promouvoir, dans chaque pays, les personnalités et courants politiques propices aux intérêts russes et à la vision du monde traditionaliste portée par le Kremlin. Une exploration de Sputnik France permet d’en cerner l’orientation idéologique identitaire : relais intense de l’activité du Front National ; chroniques régulières de personnalités comme Jacques Sapir, Édouard Chanot (rédacteur sur le site d’extrême droite Boulevard Voltaire) ou Nicolas Bonnal (Boulevard Voltaire, Eurolibertés). Les méthodes et vocabulaire de RT et Sputnik se rapprochent d’ailleurs de ceux employés par la fachosphère française : objectif affirmé de "réinformation" ; critique des médias de masse occidentaux – dont les accusations ne semblent déboucher que sur la promotion des médias incriminés ; hiérarchisation de l’information relativement similaire.
Un régime de confusion
La dilution de la propagande dans un vaste ensemble d’articles et émissions aux sujets variés jette un flou sur la réelle nature des deux médias. Le 26 décembre dernier, le juriste Raphaël Dalmasso était, par exemple, invité sur Sputnik radio pour une émission au contenu sérieux, consacrée aux ressorts de la montée du chômage en France. Des personnalités de gauche – très minoritaires parmi les interviewés – comme Bernie Sanders ou Pierre Laurent ont accordé des entretiens à RT, Yanis Varoufakis à Sputnik. Jeremy Corbyn faisait même l’éloge de Russia Today sur Twitter en 2011.
Russia Today est devenu RT, et les deux médias « réutilisent les méthodes innovantes » des médias indépendants muselés en Russie, comme le relève la chercheuse Françoise Daucé pour France 24. La confusion porte alors ses fruits auprès d’une audience large qui ne réalise pas qui lui parle. Une audience, également, en recherche d’information alternative aux médias occidentaux de masse dont le positionnement apparaît tout aussi partisan.
L’opacité de la stratégie médiatique du Kremlin ne s’arrête pas là. L’Agence d’investigation de l’Internet, basée à Saint-Pétersbourg, comporte une armée de trolls dont l’activité consiste à intervenir sur les réseaux sociaux et sites Internet de toutes langues, en usant de faux comptes, afin de faire basculer le débat d’idées vers les thèmes chers au gouvernement russe. Dans leurs commentaires, ces activistes conseillent souvent au lecteur de se réinformer sur... RT.
Quelle honte ! La Russie sous la botte de Poutine se livre à une guerre idéologique contre nos démocraties paralysées par la déontologie journalistique des bisounours de la CIA, de Bolloré, Drahi, Dassault et autres grands groupes financiers sans lesquels notre système d’information pluraliste et citoyen ne pourrait accomplir quotidiennement sa mission émancipatrice et désintéressée seule antidote à l’obscurantisme ! Vade retro Poutinas, Dieu te protège Borras.
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