Séance d'écoute attentive dans une réunion du People's parliament à Nairobi (photo: J. Austruy)
Accueil > monde | Par Jennifer Austruy | 12 mars 2013

Au Kenya, la démocratie sous les arbres

Le Kenya, qui vient d’élire son nouveau président Uhuru Kenyatta, est encore fortement imprégné par la corruption et le clientélisme de sa classe politique. Toutefois, il existe, en marge de tout circuit officiel, des lieux où la population se forme à l’exercice de la démocratie : les parlements populaires.

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Dans le parc Jeevanjee au centre de Nairobi, sous un chapiteau de feuilles, des citoyens se réunissent spontanément pour débattre de sujets sociaux, économiques ou politiques. Ces rassemblements appelés Bunge la Mwananchi en swahili ou People’s parliament en anglais existent depuis une vingtaine d’années dans la plupart des grandes villes kenyanes et regroupent à l’heure actuelle près de 10 000 membres. Ils ne sont subordonnés à aucun parti politique, se déroulent quotidiennement et durent aussi longtemps que nécessaire. Seth, s’y rend régulièrement après le travail, « j’aime venir ici, cet espace de discussion me permet de me sentir valorisé », commente-t-il. En effet dans une société où les citoyens demeurent encore trop souvent ignorés par des politiciens richissimes, corrompus et clientélistes – le salaire des députés kenyans est l’un des plus élevé au monde - les People’s parliaments représentent non seulement un exutoire, mais aussi un espace d’échange où il devient possible de trouver des solutions collectives aux problèmes concrets du quotidien, palliant ainsi un état social encore défaillant. Ce jour-là, alors que l’assemblée discute politique, une jeune femme, son enfant en bandoulière, se place au centre du cercle. Frêle, un peu honteuse, elle conte d’une voix à peine audible l’histoire de sa vie et demande de l’aide pour démarrer un petit commerce. Promptement, l’assistance commence à argumenter sur le montant nécessaire et la viabilité d’une telle entreprise. Ce sera un kiosque à légumes et 2000 shillings (soit 18 euros). Un chapeau tourne dans l’assemblée, les pièces de monnaie tintent. La somme lui est remise. Elle pleure et quelques participants, émus, essuient discrètement leurs larmes.

Puis, les membres retournent à leur débat politique : le résultat du scrutin présidentiel, qu’ils attendent avec impatience, préoccupe tous les esprits. Soudain, l’un d’entre eux se lève et s’exclame : « Quel que soit le résultat nous devons l’accepter et ne pas oublier qu’avant d’appartenir à telle ou telle ethnie nous sommes tous kenyans ! » Il ajoute, un brin philosophe « l’échec est un apprentissage, la victoire est une responsabilité. » Acclamations approbatrices de l’auditoire. Ainsi, la force de ces parlements populaires réside également dans la prise de conscience d’une unité nationale et l’échange libre d’informations. Des citoyens d’horizons différents y découvrent qu’ils ont les mêmes problèmes indépendamment de leur appartenance régionale et trouvent des renseignements utiles à leur formation politique. Comme l’analyse Susan Wangui, historienne politique : « Même si la population continue à voter en fonction de son ethnie, les parlements populaires encouragent la communication interethnique, et développent petit à petit une conscience politique. C’est en quelque sorte de l’éducation civique dispensée de manière subtile ». D’un point de vue plus global, ces rassemblements citoyens s’inscrivent dans une dynamique nationale où les plateformes de dialogue se multiplient depuis une vingtaine d’années. Et dans un pays traversé par les conflits tribaux depuis son indépendance, cela représente une avancée démocratique décisive. Le déroulement pacifique des récentes élections en témoigne.

Le 9 mars, cinq jours après le scrutin du 4 mars, Uhuru Kenyatta, fils de Jomo Kenyatta, père de l’indépendance du Kenya, a été déclaré Président, au premier tour avec 50,07% des voix et un taux de participation de 86%.

Malgré la contestation, sans fondement réel, du scrutin par son opposant Raila Odinga, la population a accepté le résultat dans le calme. Les spots publicitaires, les marches, et concerts pour la paix pré-électoraux ont visiblement portés leur fruit. Et tout semble à ce jour indiquer que, profondément traumatisés par les violents affrontements liés aux précédentes élections présidentielles de 2007, les Kenyans ont cette fois refusé de céder à la colère.

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