Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 27 novembre 2012

En Egypte, la place Tahrir reprend du service

La situation reste tendue en Egypte après que le président s’est octroyé des pouvoirs élargis par voie de décret. Elu au printemps dernier, Mohamed Morsi est-il déjà en train de faire basculer le pays vers un nouveau régime autocratique ?

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La capitale egyptienne a connu ce mardi 27 novembre un cinquième jour de forte mobilisation populaire. En fin d’après-midi, selon un journaliste du site Ahramonline, les manifestants affluaient sur la place Tahrir dans une proportion jamais vue « depuis la chute de Moubarak en janvier 2011 ». Presque deux ans après le départ de Moubarak, un nouveau régime autoritaire est-il en train de prendre la place du précédent après un intermède "révolutionnaire" et chaotique de 22 mois ? La cour administrative a fixé au 4 décembre l’examen d’une plainte demandant l’abrogation du décret du président Mohamed Morsi qui a déclenché cette nouvelle crise politique.

Jeudi 22 novembre, ce dernier a en effet promulgué une « déclaration constitutionnelle » de sept articles qui, entre autre, rend impossible la contestation en justice des décisions du président et lui donne les pleins pouvoirs pour protéger l’unité nationale et l’ordre public. Comme l’a aussitôt relevé l’opposition, Mohamed Morsi a, avec ce décret, fait un pas inquiétant vers le cumul des pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires en Egypte. Mohamed El Baradei a dénoncé l’avènement d’un « nouveau pharaon » et le décret a suscité un tollé chez les juges, les journalistes et dans l’opposition politique - dont plusieurs organisations ont fondé samedi 24 novembre un « Front du salut national ». Depuis vendredi les manifestations et les heurts avec les forces de l’ordre se succèdent. On compte déjà des centaines de blessés et au moins deux morts.

Face à cette fronde généralisée, dimanche 25 novembre, Morsi a précisé qu’il était soucieux « de l’indépendance de la justice » et que l’article du décret immunisant ses décisions ne concernait que les « questions de souveraineté ». Des termes qui laissent place à un vaste champ d’interprétations possibles...

Deux questions se posent donc aujourd’hui : Mohamed Morsi, issu du parti des Frères musulmans et qui a pris ses fonctions à la tête de l’Etat égyptien le 30 juin dernier souhaite-t-il réellement instaurer une nouvelle dictature en Egypte ? Et si oui, en a-t-il les moyens ? A la première, Alain Gresh apporte hier sur son blog une réponse nuancée et rappelle que quoi qu’il en soit « les Frères ont toujours été une force conservatrice, mais [qu’] ils se sont battus pour la fin du régime de Moubarak. Et la création d’un ordre institutionnel stable, avec un gouvernement représentatif, l’indépendance de la justice, la séparation des pouvoirs, pourra difficilement être atteinte sans leur participation. »

A la seconde, on serait tenté de répondre que non. D’abord parce que Mohamed Morsi n’est pas aujourd’hui à la tête d’une organisation politique parfaitement unifiée qui le soutiendrait comme un seul homme dans cette voie. Certains membres des Frères musulmans ont fait connaître leur opposition à ce décret. Ensuite parce que les manifestation spontanées (ou pas) qui se déroulent depuis quelques jours dans le pays indiquent que le peuple égyptien n’entend pas se faire "confisquer" une révolution qu’il ne doit qu’à lui même - les Frères musulmans l’avaient rejoint mais certainement pas initié.

La façon dont il avait réussi en août dernier, à écarter les militaires du pouvoir avec notamment la destitution spectaculaire du maréchal Tantaoui, avait permis au nouveau président egyptien de gagner du crédit auprès des amis de la révolution. Et la semaine dernière, sa médiation conduite auprès du Hamas lors de l’intervention militaire à Gaza, a été discrètement mais plutôt unanimement perçue comme une réussite par les chancelleries. Mohamed Morsi a-t-il les chevilles qui gonflent au point d’oublier qu’il doit avant tout son élection à la désorganisation de l’opposition et au rejet net de tout ce qui pourrait ressembler à un retour aux affaires de l’ancien régime ? Car c’est bien cette double conjonction qui a permis aux Frères musulmans de parvenir à la tête de l’Etat, plus qu’une adhésion populaire massive à leur programme. La légitimité de leur victoire électorale ne souffre pas de contestation. Mais la rue egyptienne semble bien décidée à rappeler à Morsi et ses amis que cela ne vaut pas chèque en blanc pour réengager l’Egypte sur les voies de l’autoritarisme.

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