Accueil > économie | Par Bernard Marx | 4 juillet 2014

Europe : il est où le changement ?

Avec la désignation par les chefs de gouvernements de Jean-Claude Juncker comme candidat la présidence de la Commission européenne et le programme stratégique qu’ils ont adopté, l’Europe s’enferre.

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La décision du Conseil européen de proposer au Parlement européen la candidature de Jean-Claude Juncker à la fonction de président de la Commission européenne et le programme stratégique pour les cinq prochaines années qu’il a adopté sont saluées, l’une comme une avancée démocratique majeure et l’autre comme un tournant par rapport à la désastreuse politique d’austérité et de réformes néolibérales de l’Europe. Voir par exemple les commentaires de Bernard Guetta et Jean Quatremer. Double foutaise !

Première foutaise : Jean-Claude Juncker, figure de la démocratisation de l’Union européenne....

Lors des élections européennes, les partis paneuropéens, y compris le Parti de la gauche européen, ont désigné comme chef de file leur candidat à la Présidence de la Commission. Ils ont affirmé par avance la légitimité du candidat du parti arrivé en tête à rechercher une majorité de gouvernement. Le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker a été désigné par le Parti populaire européen. Ci-devant Premier ministre du Duché de 1995 à fin 2013, il a travaillé avec vaillance pour sa transformation en paradis fiscal. Président de l’Eurogoupe (le conseil des ministres des Finances des pays de la zone euro) de 2005 à 2013, il a œuvré avec une égale résolution pour la mise en œuvre des désastreuses politiques de super austérité, notamment lors de la crise grecque.

Le PPE a obtenu le plus grand nombre de députés (221 sur 751). Les dirigeants des États (le Conseil européen) ont avalisé le dispositif et proposé Jean-Claude Juncker comme président de la Commission – seuls le britannique David Cameron et le Hongrois Victor Orban s’y opposant. Les parlementaires européens voteront le 16 juillet. Jean-Claude Juncker a le soutien des groupes du Parti populaire, des socialistes et des libéraux. Le groupe de la Gauche unie votera contre et il sera intéressant de savoir si les Verts suivront ou non la préconisation de leur ancien président Daniel Cohn-Bendit en faveur de Jean-Claude Juncker. Mais il ne fait pas de doute que ce dernier obtiendra la majorité absolue et qu’il remplacera José Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne. Mais où est, dans tout cela, l’avancée démocratique ?

La désignation de Jean-Claude Juncker par le Parti populaire comme candidat à la présidence de la Commission n’a pas été le résultat d’une demande des militants européens de ce parti. Jean-Claude Juncker a été, en fait, le candidat de la chancelière allemande qui l’a imposé aux autres membres du PPE, comme elle l’a en juin imposé au Conseil européen.

Impossible, d’autre part, de prétendre que les élections l’ont réellement légitimé. En France, par exemple, les électeurs de l’UMP n’ont pas du tout voté pour que Jean-Claude Juncker soit président de la Commission. Ceux qui l’ont fait pourraient tenir une AG dans une cabine téléphonique. Voyez le site de l’UMP pour les élections : aucune mention de Junker n’y figure. Il est difficile de prétendre qu’ici comme ailleurs sa candidature a bénéficié d’un soutien populaire. Comme il est difficile de prétendre que les élections ont été marquées par la victoire du PPE. Globalement, le PPE est certes le parti européen ayant obtenu le plus de députés, mais c’est quarante de moins qu’il y a cinq ans : les représentants nationaux reculent un peu en Allemagne, pas mal en France, énormément en Italie et au Danemark. Leur nombre ne progresse qu’aux Pays-Bas et en Hongrie. Il recueille au total à peine 10,2 % des inscrits européens, a calculé Romaric Godin. En conséquence, ajoute-t-il, l’ancien chef de l’Eurogroupe ne peut prétendre disposer d’un « mandat populaire ».

Ce d’autant moins que les élections n’ont produit aucun renforcement de la légitimité démocratique du parlement européen, ni par la qualité du débat politique qui les a précédées, ni par leurs résultats. L’ampleur quasi constante de l’abstention et l‘importance du vote anti européen expriment un mécontentement général, mais certainement pas une demande populaire de renforcement des pouvoirs institutionnels du Parlement.

Reste évidemment le plus important, c’est-à-dire le contenu : Jean-Claude Juncker, pour quoi faire ? Evidemment il est totalement légitime pour poursuivre le cap actuel, mais certainement pas pour en changer. Comme la feuille de route fixée par le Conseil ce n’est pas le changement, il n’y pas donc pas vraiment erreur de casting.

Deuxième foutaise : La politique de l’union européenne prend un tournant

Déjà, à la suite du Conseil européen de juin 2012, au lendemain des élections présidentielles françaises, le Pacte européen pour la croissance et pour l’emploi avait été présenté comme une victoire du nouveau président français et une réorientation de l’Europe. On sait ce qu’il en a été. L’Europe et singulièrement la zone euro ont continué de s’enfoncer.

L’on entonne la même chanson à propos des orientations stratégiques adoptées par le Conseil européen le 26 juin et qui serviront de programme pour le Conseil, car c’est le Conseil qui décide des orientations essentielles de la politique européenne contrairement aux prétendues transformations de l’Europe en démocratie parlementaire. La lecture des conclusions du Conseil européen et du programme stratégique qui figure en annexe est certes rébarbative. Mais elle est instructive.

Le cadre reste à l’identique : « Nous respectons le Pacte de stabilité et de croissance. Toutes nos économies doivent poursuivre leurs réformes structurelles ». Du côté des réformes structurelles, aucun changement n’est envisagé. Ce sont toujours la baisse des coûts salariaux, la flexibilité du marché du travail, la baisse des dépenses publiques. Il faut seulement « les amplifier ». Le « changement » serait que l’on utilise « au mieux la flexibilité qu’offrent les règles actuelles du Pacte de stabilité et de croissance... pour concilier la discipline budgétaire et la nécessité de soutenir la croissance ». Ce serait aussi que l’investissement « dans les infrastructures de transport, d’énergie et de télécommunications ainsi que dans le domaine de l’efficacité énergétique, de l’innovation et de la recherche, des compétences, de l’éducation et de l’innovation » figure parmi les priorités économiques stratégiques. C’est encore moins précis que le Pacte de croissance de 2012.

Qui plus est, le débriefing du Conseil européen par la chancelière allemande et par son ministre des finances serait de nature à enlever les dernières illusions sur un soit disant changement de cap. « La flexibilité, a précisé Angela Merkel, cela signifie que le pacte de stabilité sera appliqué de la meilleure manière possible... Ce ne sera pas aux États de décider eux-mêmes de l’application de cette flexibilité, mais à la Commission. » « Autrement dit, commente Romaric Godin, comme aujourd’hui, c’est bien Bruxelles qui continuera à accorder des délais pour l’application du pacte, moyennant évidemment l’application d’une politique qui, rappelons-le, reste une politique de consolidation budgétaire qui porte en soi des éléments déflationnistes... La croissance est affichée comme la priorité du Conseil. On promet d’utiliser les outils actuels : la BEI, les "project bonds" etc. Mais là encore : rien de plus que l’existant. Pas de montant sur les investissements en œuvre ».

Et Wolfgang Schäuble a tenu à préciser dans une interview au Financial Times le 29 juin, « Le Royaume-Uni est vital pour l’UE. Toutes ses institutions et les États membres devraient écouter ce que Londres a à dire. Nous avons beaucoup de points communs avec le gouvernement de Sa Majesté, par exemple en matière de réformes économiques, d’utilisation efficace des fonds de l’UE, de forte préférence pour la subsidiarité. Et nous sommes d’accord sur le fait que l’Europe ne peut pas se permettre de faire du surplace au cours de la prochaine législature, et qu’elle doit réaliser d’urgence les réformes structurelles nécessaires pour stimuler la croissance ». Au-delà de ses imprécations contre le choix de Jean-Claude Juncker, au soir du Conseil européen, David Cameron n’est pas vraiment le perdant que l’on dit sur la politique européenne. A fortiori, si comme on le dit, un Britannique était désigné comme futur Commissaire aux affaires économiques.

On est loin très loin de ce que pourrait être ne serait-ce qu’un tournant réformiste européen un peu conséquent, comme par exemple, celui que préconise, à nouveau, l’économiste Joseph Stiglitz (en français, exclusivement sur le site de Médiapart). « Un programme beaucoup plus ambitieux, et différent, est nécessaire, écrit-il. Il est évident que, sous sa forme actuelle, l’euro met le continent en échec. Et pourtant, dissoudre la monnaie serait également extrêmement coûteux. Ce qu’il faut, par-dessus tout, c’est une réforme fondamentale de la structure et des politiques de la zone euro ». Selon lui, les priorités devraient être :
 Une véritable union bancaire, avec une surveillance commune, une assurance-dépôt commune et une résolution commune ; sans cela, les capitaux continueront à circuler des pays les plus pauvres vers les plus forts.
 Une certaine forme de mutualisation de la dette, comme les Eurobonds (ou euro-obligations) ; avec le ratio dette de l’Europe/PIB inférieur à celui des États-Unis, la zone euro pourrait emprunter à des taux d’intérêt réels négatifs, comme le font les États-Unis.
 Des politiques industrielles permettant aux pays retardataires de rattraper leur retard. Les structures actuelles font obstacle à ce genre de politiques en tant qu’interventions inacceptables sur des marchés libres.
 Une banque centrale se concentrant non seulement sur l’inflation, mais également sur la croissance, l’emploi et la stabilité financière.
 Le remplacement des politiques d’austérité anti-croissance par des politiques pro-croissance se concentrant sur les investissements dans les peuples, la technologie et l’infrastructure.
 Un fonds de solidarité pour la stabilisation – tout comme il y a eu un fonds de solidarité pour aider les nouveaux entrants dans l’UE.

On l’aura compris, ce n’est pas du tout le chemin pris par les dirigeants européens. L’Europe va rester un problème au lieu de faire partie de la solution. Vivement des luttes paneuropéennes pour que cela change.

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