Accueil > économie | Par Christophe Goby | 6 février 2014

Fralib, le silence des machines et la musique de l’espoir

L’usine des Fralib à Gémenos a accueilli les premières rencontres européennes de "L’économie des travailleurs". L’occasion de revisiter les lieux de la lutte en écoutant ses acteurs.

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« Les machines vivaient, elles ont comme un cœur. » Rim, ouvrière des Fralibs à Gémenos me conduit a travers l’usine, en ce week-end de rencontres de l’économie ouvrière. Elle a commencé comme intérimaire, six ans durant avant d’être embauchée, pour finalement qu’Unilever détruise l’outil industriel. Six années à enfiler une blouse, des chaussures de sécurité, à badger, à entendre « cette musique » – celle de la chaine. L’usine où ils travaillaient, ils l’ont gardé, rachetée par la Communauté urbaine : « On s’attache à tout, on s’approprie les lieux, parce qu’on nous a exproprié de nos racines », poursuit-elle.

« Les mots ont un sens »

La fin de Fralib Gémenos a commencé avec des réductions de personnel sans autre but que de faire rimer travailler avec trimer. Au temps des tisanes Lipton ou Éléphant, l’hiver était une saison marathon : « On travaillait 24 heures sur 24. Le poste le plus dur c’était le 21h30- 5h30. » Avec le nouveau liquidateur de l’entreprise, M. LLovera, les pointeuses qui étaient à l’entrée de l’établissement sont déplacées vers l’intérieur, devant le bureau des chefs. Quelques minutes gagnées pour les actionnaires, une éternité pour ceux et celles qui faisaient tourner l’usine. « Avec lui, la productivité passait avant tout », c’est-à-dire par une production stable, mais avec moins d’ouvriers. « Les mots ont un sens », claironne Rim me rappelant les directives de la direction.

En trois années, elle et les autres en ont appris sur le Capital de Marx plus que bien des économistes. La première Internationale, dont on fêtera le siècle et demi cette année avait d’ailleurs inscrit dans sa constitution l’autogestion ouvrière. « Avant, me dit Christophe, j’alignais pas un mot, maintenant je peux parler devant n’importe quelle télé ! » La reprise en main de leur outil de travail, les procès, les ventes militantes, toutes ces années les ont formés à une militance active et souveraine. Passant devant la salle de contrôle qualité, Rim raconte son passage comme laborantine : « Au début je ne me rendais pas compte que c’était chimique. » Elle était chargée de goûter la production réalisée avec des extraits synthétiques. Quant au labeur, pour elle qui avait commencé aux palettes, puis qui était passé comme opératrice de machine : « C’était plus valorisant et plus varié. »

« Les experts, c’est nous »

« Sur les lignes, c’est vivant », continue Rim. Des lignes de centaines de mètres qui serpentent dans l’usine sans que l’on comprenne où commence ni où s’achève cet enchevêtrement de rouleaux et d’arbres à cames. Des étiquettes et des boîtes Éléphant avec des parfums menthe, caramel et fruits des bois. C’est ce qu’on appelle du thermoformage. « Une C2000 fait pour nous des sachets carrés, tout est huilé, et elle produit 45.000 à 60.000 boites » toutes les neuf heures. Depuis la fermeture de l’usine, tout est resté en l’état, propre. À croire que tout va redémarrer dans l’instant. Les mécanos veillent au grain. Christophe, venu du Havre avec cinquante-trois autres en 1998, raconte : « Ils imposaient un bilan de compétences aux techniciens pour qu’on soit tous polyvalents, opérationnels sur toute machine. » Un rythme démentiel s‘installe : « C’était de la folie, on faisait n’importe quoi. »

Une accélération des cadences qui n’a trompé personne : « LLovera est venu fermer l’usine. » Je ne suis pas là pour faire du social, avait-il annoncé. « Dire à quelqu’un qui a trente cinq ans de boite qu’il n’est plus capable... », s’étrangle Christophe. Un management offensif s’installe. Une riposte syndicale menée par la CGT y répond. « Les experts, c’est nous », clame Rim devant l’annonce du premier PSE. Des plans qui se succèdent mais qui ne tiennent pas. Tous sont rejetés en justice. Les indemnités de 36.000 euros ne calment personne. « C’est une goutte d’eau par apport à ce que Unilever a gaspillé simplement pour la fermeture, en frais, gardiennage,… » Une goutte d’eau qui fit déborder la rage.

Quatre-vingt salariés réfléchissent au montage d’une Scop pour refaire de la tisane de Provence et du thé, cette fois biologique et local. On peut regretter rétrospectivement que la jonction avec les biscuits bruns – qui de 1944 à 1947 ont été fabriqués à Saint Martin d’Hères par un comité de gestion – ne soit plus possible... Produire, vendre, se payer, comme à LIP en 1973, alors qu’avant « On travaillait quatre mois pour nous, et le reste c’était pour les actionnaires. » « On a vécu sept mois sans salaire », continue Christophe, qui aime son boulot. « Nous c’est pas pour le fric, c’est pour sauvegarder l’emploi. » Aux Prud’hommes, ils ont refusé les 90.000 euros proposés pour la mort de la boîte. Rim enchaîne : « Le nouveau patronat c’est déshumain ! » Ce qu’ils veulent, c’est mettre à bas Unilever et remonter leur usine avec une production locale. Une autogestion mordante.

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