Accueil > Culture | Chronique par Thomas Bauder | 6 février 2013

La Fille de nulle part, le home cinéma de Jean-Claude Brisseau

Pour son retour derrière la caméra, Jean Claude Brisseau se met lui même en scène et signe un film à la frontière de l’introspection et du fantastique. Un opus sans argent, mais doté des plus beaux moyens du cinéma. L’œuvre d’un grand artisan et d’un cinéaste résilient.

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Avouons qu’on l’avait un peu volontairement perdu de vue, Brisseau. Très exactement depuis que son nom était apparu plus souvent dans les chroniques judiciaires que dans les pages cinéma des journaux, et pour une histoire de cornecul - un casting auprès de deux comédiennes, poussé jusqu’au harcèlement sexuel, qui lui avait valu une condamnation à un an avec sursis et 15 000 euros d’amende. Une trilogie de films priapiques plus loin, on ne savait donc plus trop à quoi s’attendre de la part de l’auteur de l’indépassable De bruit et de fureur. D’autant qu’en annonçant un huis clos entre une jeune femme recueillie dans une volée d’escaliers et l’ogre Brisseau jouant à domicile, le film courait le risque de rester là où la fille était annoncée, c’est à dire nulle part. Force est de constater qu’il n’en est rien, et c’est tant mieux.

Car Brisseau choisit de concentrer son propos sur quelques thèmes qui lui sont chers. Les illusions, les fantômes, le désir comme nécessité de l’existence, tout cela apparaissant comme une déclaration d’amour au cinéma et au pacte faustien qui lie le spectateur au film. Pour cela le cinéaste s’appuie sur une intrigue minimale concernant Michel, prof de math à la retraite et veuf, venant en aide à Dora qu’il découvre tabassée sur le pas de sa porte. Ce qui se joue entre les deux a tout de l’échange immatériel, entre la jeunesse et l’expérience, la liberté de celle qui n’a rien et l’emprisonnement psychique de celui qui n’a plus personne, entre l’ésotérisme érotique de Dora et la rationalité marxiste de Michel. Féconde à la fois pour l’une et pour l’autre, ce qui démarrait comme une confrontation entre deux animaux solitaires se transforme au fur et à mesure en un tandem complice, une couplicité des misfits de la société.

Cinéaste marxiste, Brisseau profite en outre de cet écart de générations pour transmettre, sans fausse nostalgie, mais avec un désespoir poignant, les rêves brisés de mai 68. Racontant d’une part à Dora le suicide de l’un de ses camarades de révoltes après la reprise en main gaulliste, écoutant d’autre part son plus vieil ami disserter sur le désir qui refuse de se rendre malgré le temps qui passe, le laissant terminer par cette réplique : « le Parti m’a nommé au conseil municipal. Et pourtant je m’emmerde ». Auraient-ils halluciné leurs jeunesses ?

Ce thème de l’illusion d’ailleurs parcours l’ensemble du film, lui donnant une vigueur particulière, sans laquelle peut être la relation entre la belle (Virginie Legeay), et la bête (Jean Claude Brisseau) aurait pu n’être qu’un aimable face à face rohmérien. C’est alors que Brisseau fait intervenir l’un de ses meilleurs motifs, celui du fantastique. On ne pensait pas encore possible de pouvoir surprendre un spectateur avec une prise de son saturée et une paire de draps. C’est pourtant ce qui arrive, révélant par là, toute l’ingéniosité, la précision dans le découpage des scènes de Brisseau. Donnant à voir ce qu’on pourrait se résumer tout simplement par un talent de cinéaste.

Talentueux, Brisseau l’est aussi certainement pour avoir réussi à monter son film dans une sorte « d’ailleurs économique ». Disposant de 70 000 € provenant de la diffusion télé de l’un de ses précédents films, le metteur en scène a profité de ce régime forcé pour enlever tout le gras qu’on voit dans le cinéma français actuel. Réduisant à l’os son équipe avec un chef opérateur, et trois comédiens plus lui même, son cinéma retrouve en légèreté, en efficacité, comme s’il renouait avec cette nécessité vitale qui fait le sel des films de la nouvelle vague française. Contrairement à Truffaut qui, lorsqu’il tourna La peau douce dans son propre appartement parisien, marqua son arrivée dans le cadre bourgeois d’un cinéma traditionnel, Brisseau fait le chemin inverse et revient à la forme de ses premiers courts métrages, ceux qui avait donné envie à Pialat (et Rohmer) d’aider le jeune prof de français cinéphile à passer la rampe de la réalisation longue. Voir revenir ainsi à la vie un cinéaste qu’on croyait disparu, ou, à tout le moins passé à l’état de spectre ne peut que nous réjouir. Il aura fallu que chez Brisseau le bruit laisse sa place au (presque) silence, pour voir ressurgir une sorte de fureur. Celle du beau geste, celle du cinéma.

La Fille de nulle part de Jean-Claude Brisseau. Avec Virginie Legeay, Jean-Claude Brisseau, Claude Morel. En salles le 6 février.

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