Accueil > Culture | Chronique par Thomas Bauder | 14 février 2013

Passion selon Saint Brian de Palma

Cinéaste à la filmographie inégale, auteur marginalisé de la génération du nouvel Hollywood, Brian de Palma n’a jamais craint de donner quelque sueurs froides à son public. Avec Passion il concentre dans un seul film le pire et le meilleur de son talent, heureusement dans le bon sens. Analyse.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Parmi la multitude de profils de spectateurs de cinéma, le plus grand antagonisme peut-être, oppose ceux qui ne veulent surtout pas qu’on leur raconte la fin du scénario et les autres qui s’en fichent pas mal, considérant que la qualité d’un film ne réside pas dans son histoire, mais dans son traitement. De ce fait le remake possède cette qualité de pouvoir réunir sur un pied d’égalité, et les oedipiens qui demandent à se faire bercer ou parfois même secouer par la narration, et les fétichistes jouisseurs principalement du seul dispositif de mise en scène, de son cérémonial esthétique.

Ainsi en va-t-il de Passion, dernier opus de Brian De Palma, cinéaste américain, acclimaté depuis une dizaine d’années à notre vieux continent, qui reprend la trame et l’intrigue en trois actes de Crime d’Amour, l’ultime film du français Alain Corneau. Soit la relation alternée de domination et de soumission entre Christine, dirigeante de la branche européenne d’une multinationale basée à New York (interpretée par Christine Scott Thomas chez Corneau, ici par Rachel Mac Adams) et Isabelle (Ludivine Sagnier puis Noomi Rapace) chef de projet subjuguée par sa supérieure hiérarchique. Entre les deux, ce qui se joue c’est tout d’abord une séduction rentre dedans jouée tant sur la scène professionnelle que dans la sphère de l’intimité. Mais que la soumise fasse preuve d’autonomie et la voilà condamnée à l’humiliation, abandonnée par sa maitresse. Le dernier acte s’ouvre sur la vengeance criminelle et déroule le procédé pervers de disculpation de la meurtrière : mettre en scène sa propre culpabilité, pour mieux y échapper.

Cette valse à trois temps, malheureusement Brian De Palma la démarre sur le mauvais pied. Celui d’un vieux monsieur qui peut être aimerait tenir la position du chaînon manquant quelque part entre le cinéma hitchcockien et le porno chic. Saturée par le placement de produits pour CSP+++, son ouverture, entre tensions professionnelles et langueurs saphiques, n’atteint jamais le niveau de glamour auquel elle prétend, versant plutôt dans l’esthétique publicitaire du luxe mondialisé, tournée à Berlin comme elle aurait aussi pu bien l’être à Londres, Milan ou Shanghai. Un effet renforcé par la musique originale de Pino Donaggio, compositeur pourtant régulier du cinéaste, qui sonne ici étrangement, un peu comme la bande son d’une production pour adultes de la maison Dorcel. Devant tant de kitsch contemporain on se dit que De Palma s’est perdu en route, qu’à force de s’astiquer la rétine il s’est trompé de chemin.

S’il faut attendre le deuxième carrefour pour commencer à reconnaître le paysage familier du cinéaste dans la systématisation de la rivalité entre les deux personnages principales, ce n’est qu’au troisième acte qu’on retrouve le Brian De Palma qu’on était venu rencontrer. Celui du double jeu visuel, des faux semblants accessoirisés, celui qui maitrise comme personne les codes du thriller classique et ceux du film noir. Celui, enfin de l’obsession visuelle et de la paranoïa scopique, jouant dans son film et avec le spectateur de la manipulation des images. Parmi les séquences les plus remarquables, celle du meurtre à proprement parler, traitée en split screen. Pendant que d’un côté Isabelle assiste à la représentation d’un ballet, ses yeux alternant avec la scène, de l’autre c’est le crime qui est donné à voir. Alors que les deux écrans interagissent l’un par rapport à l’autre, à l’intérieur du premier segment ce qui se joue c’est ce qu’en 1922 Lev Koulechov avait mis en évidence. La création, entre les images, d’un sens qui n’est contenu dans aucune d’elles. Simplicité et puissance du cinéma. A la représentation du ballet de l’après midi d’un faune de Debussy, c’est aussi la virtuosité chorégraphique de De Palma lui même qui fait écho, le cinéaste puisant alors à qui mieux mieux dans le fond référentiel qui est le sien, depuis Fritz Lang et Hitchcock en passant par sa propre filmographie. Dans ce tourbillon visuel, Passion parvient à s’extraire de la platitude de musique d’ascenseur de son début pour parvenir au niveau symphonique d’un foisonnement visuel magistral et finalement bluffant.

Passion de Brian De Palma. Avec Rachel McAdams, Noomi Rapace, Karoline Herfurth. En salles le 13 février.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?