Accueil > économie | Par Bernard Marx | 19 juin 2014

La portée limitée des décisions "historiques" de la BCE

Le Conseil des gouverneurs de la BCE a pris le 5 juin des mesures de politique monétaire, qualifiées d’historiques, destinées à relancer l’économie européenne. Dans le même temps, les dirigeants européens n’annoncent aucune évolution des politiques économiques européennes malgré des résultats désastreux.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

La politique monétaire ne pourra pas renverser le cours des choses. Dans le contexte d’une absence de changement de cap général, elle pourrait même avoir pour effet d’activer les bulles bien davantage que les investissements et l’emploi.

Les mesures prises par la BCE et leurs objectifs

La BCE a pris quatre mesures. Elle a baissé le taux d’intérêt auquel les banques se refinancent à son guichet à 0,15%, ce qui constitue le niveau le plus bas de son histoire. L’objectif est de diminuer les taux des prêts bancaires en diminuant le coût de leurs ressources monétaires.

Elle a porté en dessous de zéro (-0,10%) le taux de rémunération des dépôts des banques. C’est une première pour une banque centrale. En clair cela coûte aux banques de laisser de l’argent à la BCE et cela devrait donc les inciter à prêter leurs liquidités. Ce dispositif a déjà été utilisé par la banque du Danemark entre 2012 et 2014, mais c’est là encore une première pour la BCE.

Elle ne demandera plus aux banques de déposer auprès d’elle les liquidités qu’elles avaient obtenues avec le programme de rachat de dettes souveraines utilisé entre 2010 et 2012 pour réduire les taux d’emprunt des pays en difficulté. Là encore le but est d’augmenter les liquidités des banques et donc leurs capacités de crédits.

Enfin, elle lance un nouveau plan de 400 milliards de prêts à long terme (quatre ans) à 1% d’intérêt aux banques pour financer de nouveaux prêts. Les banques pourront les utiliser uniquement pour prêter aux entreprises et non pas pour des prêts immobiliers ou pour des achats de dette publique. Ces nouvelles facilités de la BCE prendront le relai des 1.000 milliards d’euros prêtés aux banques en décembre 2011 et janvier 2012.

Bref, la BCE prête massivement aux banques et augmente leurs liquidités avec l’objectif que cela jugule les risques de déflation et relance les crédits bancaires, l’activité économique et les investissements.

Introuvable reprise

Les décisions de la BCE reposent sur le constat que contrairement aux affirmations invraisemblables de François Hollande et de sa nouvelle conseillère pour les affaires économiques, Laurence Boone, la reprise économique n’est pas là, ni en France, ni dans la zone euro. Les données disent, au contraire, que la croissance reste atone, que les investissements ne repartent pas, que le piège de la déflation se resserre dans de nombreux pays de la zone – y compris la France si l’on considère l’évolution des prix à la production et pas seulement celle des prix à la consommation (cf graphique ci-dessous). Les prêts aux entreprises non-financières dans la zone euro diminuent (-2,7 % en avril 2014, -3,1 % en mars). La croissance de la masse monétaire tombe en dessous de 1%. Comme l’a expliqué Benoit Coeuré, membre français du directoire de la Banque centrale, « Il fallait agir de manière forte » face aux prévisions d’une « croissance qui se traîne et d’une inflation qui n’arrive pas à reprendre » dans la zone euro.

Inefficacité attendue

En fait, personne ou presque ne s’attend à ce que les décisions adoptées soient efficaces. La politique monétaire pourrait se transmettre à l’économie réelle par deux canaux : la baisse du taux de change de l’euro, qui redonnerait de la compétitivité aux exportations des produits made in zone euro, et la relance du crédit aux entreprises qui favoriserait la reprise de l’activité et des investissements.

S’agissant de l’euro, Benoit Coeuré mise sur la différence durable entre les taux de la BCE et ceux de la Banque centrale des États-Unis ou de la Banque d’Angleterre, qui devraient progressivement resserrer leur politique extrêmement laxiste : « Nous, nous allons garder des taux proches de zéro pendant une période extrêmement longue alors que les États-Unis et le Royaume Uni vont à un moment rentrer dans un cycle de hausse des taux et ça, c’est déterminant pour les acteurs de marché ». Les susdits acteurs ne semblent pas réagir comme espéré : l’euro s’est stabilisé un peu en dessous de 1,40 dollar, ce qui entérine l’appréciation pénalisante de l’euro des quinze derniers mois. En fait, la politique économique de la zone euro prétend généraliser le modèle allemand tourné vers la constitution d’excédents des échanges extérieurs. C’est une politique qui ne peut qu’entraîner un taux de change fort de la monnaie, comme l’a illustré en son temps le mark fort avant la constitution de l’euro.

S’agissant des effets de relance de l’économie via le crédit, nul ne s’attend à un impact important. « Que signifie de relancer au forceps le crédit dans un environnement sans salaire, et sans projet collectif autre que celui d’économiser les dépenses ?, interroge l’économiste Olivier Passet Cela ressemble fort, ajoute-t-il, au vieil adage selon lequel on peut conduire le cheval à l’abreuvoir, mais pas le forcer à boire ».

Machine à bulles

Une fois de plus la BCE aide les banques mais cela va augmenter leurs profits et les investissements dans les actifs financiers, mais très peu les crédits pour le financement de l’activité réelle. Laurence Boone en convient elle-même : « Les conditions de ces prêts, ou plutôt les pénalités qui doivent garantir l’utilisation des liquidités que va fournir la BCE aux entreprises non financières à bas prix, sont apparues si vagues aux marchés qu’ils en ont profité pour acheter des obligations souveraines de la périphérie. Ils ont donc pris cette liquidité comme une opportunité de faire du profit à court terme, plutôt que de prêter aux entreprises. Ainsi, c’est plus à la profitabilité des banques ou assureurs que ces mesures bénéficieront », explique-t-elle le 9 juin dans une ses dernières chroniques dans le très libéral et très engagé journal L’Opinion.

Comme si elle s’attendait elle-même à l’absence d’impact de ses mesures, la BCE a déjà averti qu’elle envisageait la mise en œuvre d’autres dispositions, comme l’achat de prêts bancaires transformés en actifs financiers et revendus sur les marchés (titrisation). Mais comme l’explique Patrick Artus, « Il est probable qu’aucune de ces actions n’aura d’effet important sur la croissance ou sur l’inflation de la zone euro. Chaque fois que la BCE passera à une politique monétaire plus expansionniste les marchés financiers attendront donc l’étape suivante. Ceci maintiendra l’optimisme des marchés financiers jusqu’à ce que, toutes les politiques ayant été utilisées, il ne puisse plus y avoir d’étape suivante. À ce stade, la déception devant l’absence d’efficacité de la politique monétaire devrait au contraire conduire à une correction des marchés de la zone euro avec le retour au pessimisme ». En d’autres termes, c’est la machine à bulles financières qui est en marche jusqu’à éclatement et nouvelle crise financière.

Les conditions d’une relance

En résumé, la conjugaison d’une politique de dévaluation salariale interne et de baisse des dépenses publiques et d’une politique monétaire de baisse du cout du crédit censée relancer les investissements productifs privés en augmentant leur rentabilité, ça ne marche pas.

L’Europe est ainsi menacée par un ralentissement prolongé des investissements matériels et humains, entraînant un déclin économique et social auquel bien peu échapperont.

La solution passe par un vaste programme d’investissements publics et sociaux, tournés vers la transition énergétique et écologique, l’inclusion sociale, les dépenses de recherche, d’éducation et de formation tout au long de la vie. La BCE pourrait y contribuer en mettant en place des programmes de rachat des dettes publiques. Mais c’est, au contraire, un tabou qu’elle se refuse de lever.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?