Accueil > politique | Par Jérôme Latta | 18 avril 2014

Le bal masqué de l’austérité

Diversions, travestissement des mots, incantations de la doctrine, branding de l’austérité : les trahisons politiques du gouvernement prennent des formes sophistiquées qui ne font pourtant pas illusion et n’enrayent en rien sa course vers le vide…

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Un "état de grâce" peut-il exister pour un nouveau Premier ministre quand, deux ans après une élection présidentielle, le pouvoir subit un discrédit d’une ampleur qui s’est traduite par un désastre électoral inédit ? Si les déclarations de fermeté de Manuel Valls ont suscité les hochements de tête approbateurs des apôtres de la rigueur, son volontarisme apparaît à gauche, plus que jamais, comme une démission complète – à l’image du renoncement à obtenir de Bruxelles un assouplissement des 3% de déficits publics – et un reniement définitif des engagements de la campagne présidentielle.

Dans la foulée d’un remaniement-diversion qui a fait le bonheur des politologues touilleurs d’écume, auteurs de commentaires dotés d’autant de portée politique qu’une discussion sur un casting de film, le plan de communication de Matignon s’est poursuivi avec l’annonce du plan d’économies de 50 milliards d’euros, pour suivre la « feuille de (dé-)route fixée il y a quatre mois par le président ».

Travestir, c’est mentir en plus joli

L’annonce, impromptue, a pris de court les parlementaires socialistes, mais elle a été idéalement préparée par les sorties de Pierre Gattaz et Pascal Lamy sur le smic, ou encore par la réception à l’Élysée des économistes Philippe Aghion, Gilbert Cette et Élie Cohen, toujours au sujet du salaire minimum. Bien vu : cette agitation a permis au gouvernement d’afficher une position qui apparaît comme une résistance, après l’inévitable levée de boucliers contre une mesure pourtant complètement virtuelle. Virtuel, le "débat" le reste aussi.

Le même travestissement est à l’œuvre dans le "gel" des prestations sociales et de la réduction des dépenses publiques qui ne constitueraient pas une régression et – au-delà – une aggravation programmée de la crise, de la capitulation de l’État et du démantèlement des services publics. Manuel Valls assure que la rigueur permettra de « sortir de la logique de la dette » alors qu’elle s’y soumet totalement. S’il parle aussi de « retrouver notre souveraineté » alors qu’elle gît dans un sous-bois de Bruxelles, la plus belle mystification de son discours réside probablement dans ces « efforts collectifs, équitablement répartis »… entre l’État, les collectivités locales et la Sécurité sociale. Cherchez les absents. L’angle mort est si béant qu’il faut être sous l’emprise hallucinogène de la doxaïne pour ne pas le voir, mais l’accumulation des tours de passe-passe terminologiques semble entretenir l’état d’hypnose collective, à coups de « coût du travail » et de « charges sociales », pour ne prendre que ces exemples.

Branding de l’austérité

Le récit politique a définitivement basculé dans la sémantique publicitaire des éléments de langage et des formules creuses. Nous sommes à l’époque particulière du branding de l’austérité. Le charlatanisme est au pouvoir, et il exerce ce dernier aussi bien sur les mots que sur les choix économiques, superbement enfermé dans ses certitudes autistiques, n’entendant même plus les économistes (pourtant peu suspects de néo-marxisme et autrement plus chevronnés que ses experts pourtant mille fois discrédités qui font encore autorité ici) qui annoncent, y compris depuis les États-Unis, que la France et l’Europe se ruent vers la catastrophe.

Les marchands de fatalité et autres pédagogues de la soumission s’agacent que la potion ne passe pas mieux chez les récalcitrants auxquels il veulent l’administrer, à l’image de cet édito énervé du Monde. Magie de cette sempiternelle inversion de la "pensée dominante" : les tenants de la doctrine et du dogme en appellent à « sortir de la doctrine et du dogme » (Gattaz). La crise est une opportunité, rabâchent les animateurs de séminaires d’entreprise, et on a vu comment cet adage avait été appliqué depuis l’éclatement de la crise financière, dont les auteurs ont profité pour conforter leur irresponsabilité et accélérer la fuite en avant. Le remède, c’est le mal en pire : stupéfiant spectacle auquel n’assiste même plus un peuple rayé de la carte politique, aussi victime soit-il des choix de ses dirigeants. Sa réponse est à l’avenant, par l’abstention ou un vote qui semble vouloir entrer dans la course au pire.

Valse tragique à Matignon

Le PS bat de l’aile gauche (qui ne demande jamais qu’une ristourne de 15 milliards sur les 50 annoncés), mais celle-ci ne se détache pas pour autant, et le vol se poursuit. Vers quel but, vers quels abysses ? Ne s’agit-il donc que de jouir du lustre du pouvoir jusqu’au terme, aussi proche soit-il, de jouir sous les lustres des palais ministériels pour les voir se refléter sur le cuir bien ciré des Weston d’Aquilino Morelle, nouvel avatar d’une classe dirigeante socialiste qui pratique, comme avant lui Jérôme Cahuzac, le mépris des valeurs de son camp sans en avoir conscience le moins du monde ? On a pu croire que la notion de conflit d’intérêts échappait à cette classe par un défaut de la culture politique nationale, en réalité elle baigne si profondément dans les conflits d’intérêts que même ceux qui rédigent des rapports sur le sujet sont intimement compromis. Ce n’est plus un "couac", c’est la dernière note (en date) d’une valse qui entraîne ses danseurs dans le tourbillon d’une bonde d’évier.

La ligne de défense du PS ne peut même plus être "Ça pourrait être pire" : la même politique appliquée par un pouvoir de droite présenterait au moins l’avantage de ne pas constituer une trahison. Une trahison électorale permanente, dont la moindre incarnation n’est pas la trahison du sens des mots.

Dossier "social-libéralisme" dans le numéro de printemps de Regards

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  • En même temps, ces politiques sont inspirées par des intérêts économiques parfaitement rationnels et compréhensibles à défaut d’être légitimes. Dès lors que les riches en viennent à prêter aux États - ne sachant plus que faire de leurs avoirs démesurés dans le champs devenu trop restreint de l’économie réelle - il ne faut pas s’étonner qu’ils cherchent à sécuriser leurs placements. D’une part en appelant à des politiques d’austérité pour garantir le remboursement de leurs créances [tout en se réservant de prêter toujours davantage] et d’autre part en défendant l’Euro pour que ces remboursements ne soient pas dévalués.

    Yann LARGOEN Le 23 avril 2014 à 19:12
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  • Aujourd’hui les politiciens pour la plupart une politique de carrière donc bon... c’est assez dommage et frustrant.

    Il faut arrêter de gober bouche ouverte ce qu’ils disent...

    Marie-Christine

    Marie Christine Le 23 avril 2014 à 22:18
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