Accueil > Culture | Chronique par Thomas Bauder | 12 décembre 2012

Les règles du jeu... « Télé Gaucho », un film de Michel Leclerc

Deux ans après Le Nom des Gens, fable sur l’engagement, Michel Leclerc signe une nouvelle comédie politique directement inspirée de ses années d’activiste audiovisuel à Télé Bocal. Pas une grande œuvre esthétique, mais film foutraque et bienveillant, plus fin dans ses analyses du monde audiovisuel et de la société militante qu’il n’en a l’air. A voir.

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Qui se souvient de Télé Bocal ? Pour ceux qui ont moins de trente ans, ou qui ont passé les années 90 en dehors de notre système solaire, rappelons cette expérience politique, ludique, anti conformiste, qui consista, depuis un squat de la cité Aubry dans le XXème arrondissement, à fabriquer, de façon plus ou mois régulière, des programmes audiovisuels dont la diffusion se faisait après coup, et via cassettes VHS dupliquée, dans différents lieux de sociabilité de la capitale, en deux mots, des bistrots. Cinq années durant Michel Leclerc participa à cette aventure commencée lorsque les caméscopes ont remplacé les caméras. « Faire de la télé devenait alors à la portée de tous ». Pas faux.

Aujourd’hui le squat de la cité Aubry a laissé la place à un programme immobilier privé. Et si la télévision mainstream a connu une révolution, c’est plutôt celle, rétrograde de la low-costisation des programmes, de la précarisation des professions, menée à bien par des dirigeants débarqués tout droit du marketing et de l’industrie dans cet univers où les saltimbanques, quoiqu’on en pense, constituaient encore jusqu’au tournant des années 2000 le gros des troupes. Revenir plus de dix ans en arrière, c’est donc déjà exprimer une certaine nostalgie pour une époque où le seul enchantement tenait à des mobilisations généreuses et collectives et à la façon de les relayer dans les espaces publics. « Ma parenthèse enchantée » déclare Leclerc. Et pour pas mal d’entre nous aussi.


Le film pourtant démarre assez mal. Dans l’univers petit bourgeois d’une lointaine banlieue blanche, Hugo se rêve en cinéaste de la nouvelle vague, quand sa mère pense que Pasolini est une marque de pâtes… Une famille de téléfilm, donc, telle qu’elle se diffuse ad nauseum dans les programmes du type « fais pas ci, fais pas ça » ou « scènes de ménage », et au sein de laquelle la connerie douce tient lieu d’existentialisme et l’inculture de valeur morale. Par une série d’artifices scénaristiques bancals, Hugo se retrouve à Paris, stagiaire dans le pire talk show qui soit, installé par Papa Maman dans une chambre de bonne de la rue de Bagnolet. L’aventure à proprement parler peut commencer, une fois Hugo ayant rencontré Jean Lou, escroc à la petite semaine et leader incontesté d’un phalanstère audiovisuel dans lequel le management s’appelle autogestion. A ce titre « l’entretien d’embauche » de l’un par l’autre, et la réplique : « tu sais tourner ? Non. Bon, ben tu prends la caméra » tient lieux à la fois de synecdoque de l’esprit des lieux tout autant que d’argument programmatique à la fiction. C’est donc cette bande de plus ou moins joyeux drilles, dotés d’un sens de l’indignation et de la révolte qui n’a d’égal que le nombre de bras gauches qui la constitue, qui sera au cœur du film et c’est tant mieux.

Le fait est assez rare pour être signalé. Par delà le ton de la comédie, et la forme assez standardisée de la réalisation de Michel Leclerc, ce qui se donne à voir avec Télé Gaucho c’est un film sur le collectif. Pas un film choral dans lequel chacun joue sa partition, ni un film de bande au sens Hollywoodien du terme, mais un film sur la délibération et l’action d’un collectif dans lequel l’engagement des uns se répercute sur les trajectoires des autres. Un film sur un groupe de gauche, marginal, mouvementiste, alternatif certes, mais un film de gauche, sans conteste. D’ailleurs les dialogues travaillent assez finement à pointer les contradictions et l’ambiguité militante des personnages, du révolutionnaire radical qui habite chez ses vieux, porte d’Auteuil, et qui n’aimerait pas que cela se sache, à la passionaria, chiante à force de tout prendre sous l’angle de l’indignation, en passant par le leader charismatique, qui « s’il n’était pas de gauche serait un vrai facho », et tous les autres que l’on reconnaîtra pour les avoir déjà croisé en vrai…

S’il fallait en rajouter, il faudrait saluer ce film au moins pour avoir dévoilé, via les rapport conflictuels avec HT1, la télé ennemie, et le personnage de président du CSA, ce qu’est véritablement le petit écran : un espace pour les publicitaires et les annonceurs. Le fait n’est pas nouveau et n’a pas attendu les déclarations de Patrick Le Lay sur le temps de cerveau disponible. Il est à l’origine même de la télévision. Ce qui ne veut pas dire que rien de bon ne peut en sortir. La preuve Télé Gaucho est coproduit par TF1 et France 2. On peut penser que la faiblesse du film tient justement au fait que le scénario a du se faire tout petit politiquement pour être accepté par les deux mastodontes nationaux. On peut aussi espérer que sa force de subversion foraine sera révélé le soir ou le film sera diffusé par l’un puis par l’autre. Pendant près de deux heures, quelques millions de téléspectateurs découvriront enfin Télé Bocal. On ne peut que souhaiter que cela suscite des vocations.

Télé Gaucho de Michel Leclerc. Avec Félix Moati, Sara Forestier, Eric Elmosnino. Sortie en salles le 12 décembre.

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