Accueil > économie | Par Bernard Marx | 7 juillet 2014

Lettre ouverte à Jean-Laurent Bonnafé, administrateur directeur général de BNP Paribas

À la suite de la lourde condamnation de la banque française par la justice américaine, son dirigeant a adressé à ses clients, le 3 juillet, une lettre qui laisse sans réponse une série de questions cruciales à la fois pour lesdits clients et les citoyens français.

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Paris, le 7 juillet 2014

Bernard Marx
Client de l’agence BNP Paribas de Fontenay-aux-Roses

Cher Monsieur,

Client de longue date de BNP Paribas, j’ai pris connaissance de la lettre « au sujet dit des embargos américains » que vous m’avez adressée le 3 juillet. Vous me remerciez pour la fidélité et la confiance que je témoigne à BNP Paribas. Sachez que celle-ci est en réalité ébranlée. Et je ne dois pas être le seul client, ni le seul citoyen dans ce cas.

Hélas, vous ne répondez pas à de nombreuses questions. C’est pourquoi j’ai souhaité vous écrire en retour.

Sur ce qui s’est passé

BNP Paribas est condamné par la justice américaine pour avoir effectué de 2002 à 2011 à travers BNP Paribas Suisse des transactions en dollars avec l’Iran, Cuba et le Soudan, pays soumis à un embargo des États-Unis. Ces opérations étaient liées à du négoce de pétrole et de gaz. Vous ne donnez aucun chiffre sur l’importance de ces financements, mais la presse évoque des montants de plusieurs dizaines de milliards de dollars, ce qui n’est pas peu de choses. La décision d’embargo a été prise unilatéralement par les États-Unis. Les opérations incriminées étaient, comme vous le dites, licites au vu de la réglementation française et européenne. Dès lors, votre condamnation peut être considérée comme l’effet d’une puissance judiciaire extraterritoriale abusive des États-Unis, utilisant le rôle du dollar en tant que monnaie d’échange international et le fait que, pour déboucler des échanges en dollars, il fallait passer par le territoire des États-Unis.

On ne peut cependant s’en tenir à cette appréciation.

1. Une grande partie des opérations incriminées concerne le Soudan. Voici ce que l’on peut lire sur le site du ministère des Affaires étrangères : « La crise au Darfour éclate avec les premières actions du Mouvement de libération du Soudan (MLS – Abdelwahid el Nour) en février 2003, rapidement rejoint par le Mouvement pour la justice et l’égalité (MJE - Khalil Ibrahim). Les autorités soudanaises répondent à ces attaques par une répression généralisée, caractérisée par des violences visant les civils et une politique de destruction systématique de villages avec l’appui de milices janjawids. Elles provoquent la plus importante crise humanitaire au monde à l’époque : 200.000 morts, 2,6 millions de déplacés, 200.000 réfugiés au Tchad. Le Conseil de sécurité des Nations unies saisit la Cour pénale internationale (CPI) de la situation au Soudan en 2005. Plusieurs mandats d’arrêt sont émis par CPI, dont un à l’encontre du président Béchir pour crime contre l’humanité, crimes de guerre (4 mars 2009) et crime de génocide (12 juillet 2010) et, en février 2012, contre le Ministre de la Défense, Abderrahim Mohamed Hussein ».

Pour quelles raisons BNP Paribas a-t-elle décidé de prendre des risques en traitant de 2002 à 2011 de massives opérations en dollars avec ce pays ?

2. Selon vos termes, seules les opérations effectuées en dollars contrevenaient aux embargos décidés unilatéralement par les États-Unis.

Pourquoi n’avez-vous pas exigé des clients concernés par ces embargos que les opérations soient effectuées dans une autre monnaie que le dollar, par exemple en euros ?

3. Vous évoquez aussi, comme du reste le gouverneur de la Banque de France Monsieur Noyer, une approche évolutive des États-Unis vis-à-vis de la question. En réalité, il me semble que BNP Paribas savait dès le départ qu’elle transgressait les règles américaines et qu’un risque majeur était pris. J’en veux pour preuve le communiqué du 1er juillet dernier de l’Autorité fédérale suisse de contrôle des marchés financiers (FINMA) : « La banque (BNP Paribas Suisse) a gravement manqué à ses obligations d’identifier, de limiter et de surveiller les risques liés aux transactions avec des partenaires commerciaux dans des pays touchés par des sanctions financières américaines ». Dans ces conditions, « la banque s’est ainsi exposée à des risques juridiques et de réputation excessivement élevés ». En clair, BNP Paribas aurait maquillé les opérations qu’elle effectuait pour essayer de cacher le fait qu’elle contrevenait aux embargos américains. Et, dit la FINMA, elle l’a fait « en particulier entre 2002 et 2007 ». Ce qui n’a fait qu’aggraver les risques pris, comme le démontrent les motifs de la condamnation aux États-Unis. Bref, votre lettre masque fortement, me semble-t-il, les responsabilités de BNP Paribas, bien avant 2007.

4. Quand la direction de BNP Paribas a-t-elle informé l’Autorité de contrôle bancaire français, sinon le gouvernement français, que la banque réalisait des opérations massives en dollars, licites du point de vue de la législation française et européenne mais illicites pour les États-Unis et qu’elle utilisait divers procédés pour les masquer, ce qui comportaient un risque évident et finalement avéré ?

Nulle part je n’ai lu que cela a été fait, du moins avant qu’il soit trop tard. De mon point de vue, si cela est vrai, il y a là une défaillance du contrôleur qui n’a rien vu ou rien voulu voir (comme du reste il n’avait rien vu au sujet de l’affaire Kerviel ou à celui de l’affaire DEXIA), mais il existe également une défaillance de BNP Paribas à ne pas l’avoir informé.

BNP Paribas est en effet une banque qui pèse l’équivalent du PIB annuel français. Toute défaillance de sa part aurait des conséquences graves pour les clients dont je suis, et des conséquences catastrophiques pour le pays tout entier. C’est du reste l’hypothèse d’un risque systémique qui a été évoquée par les dirigeants politiques français pour justifier leur intervention auprès des autorités américaines avant la condamnation de BNP Paribas.

5. Vous évoquez le fait que la Direction générale avait décidé d’interdire dès 2007 la poursuite de ces activités dans les pays concernés et que cette décision n’a pas été respectée du fait de défaillances individuelles de certains collaborateurs et « qu’au-delà il y a eu également certains défauts de vigilance et de réactivité ». Or les dirigeants de BNP Paribas suisse et des membres de son conseil d’administration sont des personnalités éminentes du groupe. Pascal Boris, directeur général de 2010 à 2013 remplacé en décembre 2013 a été nommé à son conseil d’administration. Georges Chodron de Courcel président du conseil d’administration est directeur délégué de BNP Paribas, Michel Pébereau est dirigeant historique et président d’honneur de la banque. Dominique Rémy, administrateur jusqu’en décembre 2013, est par ailleurs responsable mondial du métier Financements structurés de BNP Paribas CIB. Il a été désigné en juillet 2012 à la direction de BNP Paribas Fortis CIB. Votre adjoint Alain Papiasse a, à cette occasion, souligné ses compétences et sa réputation personnelle.

Si l’une ou l’autre de ces personnalités faisait partie de ceux qui n’ont pas respecté les décisions de la Direction générale ce serait évidemment extrêmement grave. Or vous ne donnez aucune information sur les sanctions disciplinaires prises et sur leurs motifs. Elle est pourtant nécessaire.

En tout état de cause, si, comme vous le dites, la vigilance et la réactivité de telles personnalités ont été mise en défaut, quatre ans durant, c’est très grave aussi. Cela ne démontre pas seulement que vos dispositifs de contrôles internes étaient défaillants. Il me semble, en fin de compte, que cette affaire venant après d’autres, dans d’autres banques, démontre que des banques comme BNP Paribas sont non seulement trop grosses pour faire faillite – ce qui tend à générer des prises de risques inconsidérés – mais aussi trop complexes pour être correctement contrôlées.

C’est pourquoi, comme client et comme citoyen, il me parait nécessaire de renforcer la loi de séparation bancaire de juillet 2013.

Sur les conséquences de la condamnation

 

6. BNP Paribas a été condamnée à payer des pénalités de 8,97 milliards de dollars soit environ 6,6 milliards d’euros. C’est l’équivalent du résultat net annuel 2012 (part du groupe) et 1,8 milliard d’euros de plus que le résultat net de 2013.

Vous vous engagez à ce que « ce sujet spécifique n’ait absolument aucun impact » pour les clients de BNP Paribas, ni en ce qui concerne la politique tarifaire, ni en ce qui concerne votre capacité à accompagner vos clients dans leurs projets personnels ou professionnels, c’est-à-dire notamment en matière de crédit. Mais tout de même, une année de résultat net, ce n’est pas une petite somme et cela ne peut pas être sans conséquences. Ou alors cela veut-il dire que, précédemment, vous avez fait trop de bénéfices, ce qui signifierait que votre politique tarifaire et votre accompagnement des projets de vos clients aurait pu être plus favorables ?

La question "Qui va payer ?" reste donc entière. Quelle sera la part prise par les actionnaires sous la forme de non-paiement de dividendes ou sous celle d’augmentation du capital ? Par les dirigeants et les traders, sous la forme de non versement de bonus ? Par les personnels salariés sous la forme de non distribution d’intéressements ou de moindre évolution des salaires ? Par les contribuables sous la forme de diminution des impôts sur les sociétés payés par BNP Paribas ? Et aussi, malgré tout, par les clients sous la forme de diminution du programme d’investissements de BNP Paribas ?

Vous devez à cet égard aux clients et aux citoyens davantage d’informations que celles contenues dans votre lettre.

7. Enfin, vous n’évoquez nullement un des points très importants de « l’accord signé par BNP Paribas avec les autorités américaines », selon la si jolie formulation du site bnpparibas.net : BNP Paribas est placé sous surveillance de la justice américaine et du FBI pendant cinq ans. Selon le journal Le Monde (5 juillet 2014), « il s’agit en somme de la mise sous tutelle par la justice et l’administration américaines d’une entreprise stratégique, qui traitant avec de grands groupes industriels et avec les États manipule d’importants secrets d’affaires. » « Une mise sous tutelle judicaire, rappelle ce journal, qui s’ajoute à la création, à New York, par BNP Paribas, d’un département dit de la sécurité financière, chargé de contrôler la bonne application des lois américaines, et à la localisation, toujours à New York, de tous les flux financiers de la banque, en dollars ».

Vous devez à vos clients une information complète sur cette disposition et sur ses conséquences, non seulement pour les entreprises avec lesquelles vous travaillez, mais aussi pour tous vos clients particuliers, en ce qui concerne le strict respect de la confidentialité des données privées.

En souhaitant que mes questions ne restent pas sans réponse, j’attends de la direction de BNP Paribas qu’elle fasse le nécessaire pour mériter la confiance de ses clients et des citoyens de ce pays.

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  • Merci pour cette indispensable impertinence et votre rigoureuse demande de précision. En tant que client BNP, choqué par le courrier de Monsieur Bonnafé, je lui ai répondu avec une copie de l’article de Frédéric Lordon paru dans le monde diplomatique d’hier.

    Jean-Marie Quéré Le 10 juillet 2014 à 16:38
       
    • Lettre à Mr Bonnafé :

      Cher Monsieur ,

      Je vous remercie pour votre courrier m’expliquant que des procédures de sécurité ont été contournées et des pratiques non éthiques ont été possibles au sein de votre
      établissement, cela par des individus isolés qui ont été sanctionnés.
      Je vous remercie également de me signifier que la perte de près de 9 Milliards de dollars ne sera pas répercutée sur vos tarifs ni sur votre politique d’emploi.
      Vous me signalez par ailleurs que mes avoirs sont en sécurité chez BNP Paribas.

      Permettez moi de traduire ce que je comprend de vos dires :
      - Je peux continuer à verser mes minuscules
      économies honnêtement gagnées chez vous, pendant que quelques individus, dont vous ne maitrisez ni l’éthique ni les actions, se permettent de contourner les lois des Etats dans lesquels ils travaillent.
      - La perte de 9 milliards de dollars n’affecte en rien votre trésorerie et vous pouvez maintenir les mêmes emplois et les mêmes tarifs clients.

      J’ai deux questions à vous poser :
      - Pourquoi vos activités de négoce à risque et vos activités de dépôt ne sont elles pas structurellement séparées ? Seule cette option sera en mesure de me rassurer sur la sécurité de mes avoirs.
      - Si une perte de 9 milliards de dollars n’affecte en rien votre trésorerie, pourquoi les petits déposants comme moi ne peuvent-ils pas bénéficier d’une baisse générale de vos tarifs clients ? Seule cette option est à même de me rendre la confiance et la fidélité que vous évoquez dans votre courrier.

      Faute de réponse positive à mes deux questions, je crains d’avoir à réviser ma politique de gestion de mes modestes économies et d’en faire part à mes proches et relations personnelles.

      Soyez assuré, cher Monsieur, que je garde un objectif unique : ne jamais être confronté à une perte abyssale contraignant ma banque à revivre ce qu’a vécu Lehman Brothers.

      Respectueusement,

      stefanaggi Le 19 juillet 2014 à 17:13
  •  
  • Moi aussi, je suis choquée par ce courrier et une recherche "réponse lettre BNP" m’a conduite ici.

    Et combien d’argent a coûté l’envoi de cette lettre à chaque client... Perso, nous en avons reçu 2 pour un compte commun...

    Et c’est encore le contribuable qui sera le dindon de la farce !

    je vais donc me servir de vos arguments pour écrire à M. Bonnafé.
    Merci

    Anne Le 13 juillet 2014 à 18:34
       
    • Monsieur L’Administrateur Directeur Général,

      Cliente depuis 1980 de la BNP, grande banque française, j’ai été extrêmement choquée par votre acceptation de l’amende infligée à la BNP par la justice américaine qui lui reproche d’avoir effectué des transactions avec des pays sous embargo étatsunien en utilisant le dollar comme devise des échanges internationaux .

      Trois anomalies (entre autres) posent question :

      1 - D’autres établissements européens et même étatsuniens commercent couramment avec des pays sous embargo étatsunien dont la liste varie au gré des intérêts financiers momentanés US, sans recevoir la moindre sanction de la justice étatsunienne. Serions nous donc victimes d’une tentative d’extorsion de fonds auprès d’une grande banque étrangère pour renflouer les caisses d’un état US quasiment en cessation de paiement ?

      2- De plus en plus de grands pays ont déjà abandonné, pour leurs échanges commerciaux, y compris pétroliers, le dollar US « monnaie de singe » généré par la planche à billets, lequel comptait sur son ancien privilège de devise internationale pour continuer de faire illusion . Ce sont les pays de l’Union BRICS ( Brésil, Russie, Inde, Iran, Chine, Afrique du sud …. et récemment l’Argentine) qui utilisent maintenant leurs propres monnaies nationales, plus dignes de confiance que le dollar US, pour commercer entre eux .
      Les entreprises françaises et européennes ont été invitées à commercer avec ces pays en euros. Or, la BNP est prête à tout accepter et à risquer les avoirs de ses clients et les titres de ses actionnaires pour commercer en dollars US et rester implantée aux USA, accrochée à ce Titanic US dont l’orchestre continue de jouer et d’agiter ses paillettes pendant sa descente vers les abysses de la dette irremboursable d’un grand pays qui ne trouve presque plus de créanciers crédules.

      3- La banque française BNP est devenue de facto une banque américaine , sans que ses clients en aient été avertis . « De facto, oui. Quelle autre interprétation pourrait-on produire alors que le service de sécurité financière dans son entièreté va être transféré aux États-Unis, lesquels installeront au cœur même de la banque des fonctionnaires du ministère de la justice chargés de contrôler ses activités, et qui auront vraisemblablement accès à l’ensemble des opérations (afin sans doute d’éviter de nouveaux montages frauduleux comme ceux qui ont donné lieu au règlement à l’amiable... », dit Julien Alexandre.
      Or, nous , clients et actionnaires de la BNP, ne voulons pas d’ingérence des fonctionnaires de la justice américaine au sein de notre grande banque française.

      Vous terminez votre lettre en affirmant que vous avez pour pour objectif d’être dignes de la confiance que nous vous accordons. Alors il faut le prouver .

      Salutations distinguées.

      mianne Le 13 août 2014 à 13:10
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