Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 6 mars 2013

« No » de Pablo Larraín, capitalisme ou dictature

Dernier volet d’une trilogie sur la dictature chilienne, No, de Pablo Larraín fait retour sur la campagne référendaire de 1988 qui vit la défaite électorale d’Augusto Pinochet. Un film allègre, à l’instar du slogan des opposants à la junte militaire, tout autant que mélancolique face à la puissance d’une campagne publicitaire d’autant plus efficace qu’elle évacua toute forme de discours politique au profit d’une pure stratégie marketing. A voir.

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C’est un cas rare de transition politique, de la dictature vers la démocratie, via une consultation électorale organisée par ceux là même qui, quinze ans auparavant avaient renversé l’Etat de droit. Contraints par les puissances occidentales à aller au bout de leur promesse d’organiser un référendum à la fin des années quatre vingt, Pinochet et la junte se résignent à ré-autoriser les partis politiques interdits, du centre à l’extrême gauche, sans pour autant douter un seul instant de leur victoire électorale. Il faut dire que le Chili de 1988 semble totalement dépolitisé, le seul désir exprimé par la population concernant l’augmentation du niveau de vie.

Evacuant assez rapidement les débats qui agitent l’intérieur de la gauche qui craint que participer à l’élection ne revienne finalement à reconnaître la légitimité du pouvoir fasciste, Pablo Larraín, cinéaste né trois ans après le coup d’Etat, préfère focaliser son propos sur la figure de René Saavedra, jeune loup de la pub, formé au marketing occidental et figure montante de la plus importante agence de Santiago, une entreprise liée au pouvoir par son fondateur, consultant personnel du ministre de la communication. Hipster avant l’heure, Saavedra est le type même du geek des années 80. Propriétaire d’une Renault Fuego (!) mais aussi d’un des premiers fours à micro ondes disponibles au Chili, ce jeune père séparé de sa compagne militante et de ce fait régulièrement interpellée, préfère se déplacer en skate plutôt que de manifester pour les droits civils. C’est pourtant à lui que le directeur de campagne de l’opposition coalisée fait appel pour concevoir et réaliser les spots du camp du NON à Pinochet.

Contre les militants qui aimeraient profiter du peu de temps d’antenne qui leur est concédé pour dénoncer les violences et les assassinats politiques, Saavedra axe la campagne sur un concept aussi peu politisé que possible avec un logo malin, multicolore pour que l’ensemble des partis coalisés puissent s’y reconnaître, arc en ciel comme la lumière qui vient après l’orage et un slogan publicitaire qui pourrait vendre à peu près n’importe quoi, « Chili, la joie qui vient » (voir ci-dessous vidéo de la campagne). L’objectif de cette stratégie consistant à rallier l’ensemble des indécis, ainsi que ceux qui, bien que lassés de Pinochet, ne sont pas prêts à voter pour le retour de l’expérience socialiste de l’époque Allende. Un choix purement marketing, au résultat sans équivoque : 56% pour le NO, au point que Pinochet, malgré quelques tentations d’annulation du vote, est contraint de reconnaître sa défaite.

Passé l’enthousiasme avec lequel le spectateur est replongé dans ce tournant historique récent, passé la reconstitution assez trendy de cette fin de décennie par la volonté de Pablo Larraín de tourner l’ensemble du film avec des caméras vidéo analogiques (signalons à l’attention des nerds qu’il s’agit de caméras à tube Ikegami en 1983) ce qui sourd du film c’est une immense mélancolie, conséquence d’une désillusion radicale.

Car ce que le référendum de 1988 marque et que le film met en scène, plus que le renvoi pacifique des putschistes et leur remplacement par les démocrates, c’est la transformation de l’Etat dictatorial en société de consommation ! D’ailleurs Alfredo Castro, acteur dans les trois films de Larraín, qui interprète le patron de la boite de pub ne mâche pas ses mots sur le Chili post Pinochet : « cette dictature, avec d’autres visages plus « démocratiques » continue d’opérer comme une structure de pouvoir et de système économique à travers de puissants groupes, une structure aussi cruelle dans sa ségrégation et sa discrimination envers les plus démunis que l’a été la néfaste dictature qui les a mis en place ». Pour son metteur scène, Pablo Larraín, « la campagne du Non est la première étape de la consolidation du capitalisme comme unique système possible au Chili. Ce n’est pas une métaphore, c’est directement cela, la publicité pure et dure, amenée à la politique. » De là d’où il nous vient No parle alors plus largement à tous ceux qui, ici, s’interrogent sur l’articulation entre la politique et ses différents modèles de transmission au corps électoral. Comme si, entre la propagande du passé et la communication, son avatar contemporain, il s’avérait nécessaire de repenser, de recréer, loin des pubards type Séguéla (F.Mitterrand) ou Beigbeder (R.Hue) les conditions d’une agit’prop actuelle et citoyenne.

No de Pablo Larraín. Avec Gael García Bernal, Antonia Zegers, Alfredo Castro. En salles le 6 mars.

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