Accueil > Société | Analyse par Nicolas Kssis | 21 novembre 2012

Raymond Domenech écrit les mémoires de François Hollande

Au milieu du vacarme des bombes au Moyen-Orient et de la guerre fratricide à l’UMP, la France trouve quand même le temps de discuter des « vrais » problèmes. Ainsi la sortie du livre "Tout seul" (Flammarion) de Raymond Domenech a produit, il fallait s’y attendre, un beau buzz et les commentateurs s’en sont emparés avec gourmandise ( des bleus qui gagnent comme en ce moment sont rentables pour le business, mais surtout très ennuyeux). On aurait pu penser que d’aucun aurait préféré tourner la page. Apparemment non. Peut-être aussi parce que le destin et ce que raconte l’ancien sélectionneur national semblent nourrir dans nos esprits une belle et triste métaphore politique de la France d’aujourd’hui.

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Raymond Domenech n’est pas n’importe quel sélectionneur. Il cumule le statut du plus détesté de l’histoire et du plus long mandat à ce poste. Son « cas » a fait vivre, presque vibrer, de nombreux confrères journalistes et autant de « Canal Football Club » ou feu « 100% foot » sur M6. Atypique, agaçant, hautain, le personnage déchainait les passions et au cours du temps les avocats du diable se firent de plus en plus rares. Depuis son départ, après la coupe du monde de 2010 et le fiasco de Knyssa (dont les implications au-delà du sportif ont très bien été analysées par Stéphane Beaud dans son livre Traîtres à la nation), il s’était plus ou moins réfugié dans le silence sans jamais disparaître du radar médiatique. Sa version de ces années de cendre qu’a traversé le foot tricolore sous son règne, était attendue.
Si évidemment son récit et les piques qu’il adresse en guise de règlement de compte (avec une forte dose d’autocritique quasi masochiste qui font penser au meilleurs moments de Philippe Séguin, autre amoureux du ballon rond) alimentent le gros des analyses de ce livre, le plus intéressant se situe peut-être dans ce qui y manque ou plutôt ce qui y est sous-jacent. Bref un portrait de la schizophrénie française, ce goût très prononcé pour l’affirmation hypocrite des belles valeurs comme si le pays n’avait pas changé et que trente ans de contre-révolution ultralibérale n’était pas passée par là, y compris dans les têtes.

Il faut d’abord rappeler un premier fait. Raymond Domenech n’a jamais été l’idiot autiste et psychorigide qu’un Pierre Ménès s’est amusé à dépeindre, ou tous les autres jaloux qui dans l’ombre souhaitaient son éviction (tout autant que le premier concerné manœuvrait intelligemment dans les couloirs de la FFF pour se maintenir à tout prix, y compris le ridicule). Il a même, ce qui est rare, essayé de prendre en compte la dimension symbolique de cette équipe de France, peut-être plus encore que ces prédécesseurs comme Aymé Jacquet : par exemple en organisant la venue de Pascal Blanchard, spécialiste du colonialisme, à Clairefontaine, car selon lui « la sélection nationale dépasse largement le cadre d’un terrain de foot. Je me souviens de réunions où le scepticisme régnait parmi les joueurs. Et, au fil du débat, les joueurs comprenaient pour quoi et pour qui ils jouaient. Ils repartaient avec les livres de l’historien. » (cit. in. « Sarkozy coté vestiaires »). N’oublions pas non plus ce premier et tardif déplacement des bleus aux Antilles en 2005. 

Seulement il n’a pas totalement maitrisé sa démarche, ni oser défendre ses choix. Sa volonté, parfois maladroite ( « la généralisation du buffet hallal ») de tenir compte de la diversité de son équipe se heurta vite à l’évolution du climat politique (contrairement à 1998), et finalement sa résignation passive anticipait bien des dérapages politiques à venir sur le sujet et l’absence de réaction en face . Laurent Blanc illustrera parfaitement ce tournant avec ses propos en faveur de l’instauration de quotas de binationaux parmi les centres de formation. Au fil du temps, le sélectionneur agissait mais n’assumait pas. En cela ne nous rappelle-t-il pas un certains François Hollande, pétri de bonnes intentions sur le droit de vote étrangers, qui se cabrant avant de reculer devant les premières résistances énoncées avec un peu de force.
De la même façon, lorsque Raymond Domenech raconte le calvaire subit par Yoanne Gourcuff chez les bleus, de la part des autres joueurs, dont Franck Ribéry, il se contente de dénoncer la faiblesse de l’ancien Bordelais et l’attitude égoïste, voire discriminante des « cadres », reconnaissant n’avoir rien fait pour rétablir un semblant d’équité, si ce n’est à la fin dégager le « déviant » pour lequel il affirme pourtant une affection et un respect sincère. Lire cela après avoir entendu François Hollande accepter que dans le cas du mariage pour tous un « droit de conscience » soit reconnu aux maires homophobes afin de ne pas respecter la loi républicaine, procure un étrange vague sentiment de bis repetitat. Dans les deux cas, ceux qui sont censés fixer un cadre de vie commun démontre une sérieuse incapacité à gérer le conflit autrement que sous les faux auspices du « pragmatisme » consensuelle (face aux joueurs cadres ou aux élus ).

Raymond Domenech montre les joueurs sous un jour cruel, aggravé par une vanité sur le terrain sans rapport avec leurs performances réelles. Il ne s’interroge pas vraiment sur ce qui les produit et conduit à ces attitudes. Il se plaint de ces superstars du football, à l’ultralibéralisme inconscient - au sens où peu s’avèrent capables de mettre un nom sur ce qu’ils défendent, notamment par rapport à la taxe « 75% » etc.-, en omettant de se souvenir qu’ils sont patiemment et volontairement fabriqués ainsi dans des centres de formation - souvent financés par la puissance publique (une vraie question à poser aux maires au passage) -, des clubs pros, afin de pouvoir les vendre partout en Europe au meilleur tarif. Il continue de rêver d’un foot pur, un peu à la manière de « la République exemplaire » d’un autre, qui retrouverait sa vocation sportive et son idéal lors du passage dans le vestiaire de l’EDF. « Comme je le dis souvent, les vainqueurs du loto ont un suivi psychologique quand ils gagnent le gros lot, eux le gagnent tous les jours, et il n’y a personne vraiment derrière eux », se lamente Raymond. Mais si justement ils sont très bien entourés, voilà bien là le drame. Le patronat et les banques ne vont pas davantage s’excuser de gagner des milliards au détriment du bien être collectif d’un pays (et de sa population) qu’ils prétendent pourtant défendre et aimer (parfois aux accents du patriotisme économique). François Hollande, à en croire ses discours actuels ou les débat à l’assemblée nationale, doit sérieusement ressembler à Raymond Domenech devant ses joueurs lorsqu’il taille le bout de gras avec les hooligans du libéralisme MEDEF ou Angela Merkel. On ne peut aspirer à être partie prenante d’un système et se plaindre ensuite des logiques qui le font tourner. Le réformisme pour fonctionner demande de la lucidité et du courage, pas de l’aveuglement et de la soumission contrite. La France reste ontologiquement un pays catholique où l’on se plaint du mal plus qu’on ne cherche à en combattre les racines.

Et quel fut le résultat des années Domenech. Anticipant toujours l’air du temps, le football nous fit passer de la grande mansuétude indolente d’un Raymond Domenech , au père fouettard Didier Deschamps, ou face aux mauvaises manières – pourtant si logiques quand on connaît leur environnement et le football pro - des joueurs, on a sorti la trique (par exemple contre les « espoirs » partis en boite de nuit en faisant le mur). Enfin, avec le seul outil dont dispose un sélectionneur national, et la FFF surtout, la sanction par l’exclusion du groupe (et en conséquence le risque de perdre un peu d’attractivité dans le prochain Mercato). D’une certaine manière, Raymond Domenech n’appelle-t-il lui même pas autre chose que le retour de « l’autorité » lorsqu’il tire son bilan, notamment quand il évoque les insultes de Nicolas Anelka « Bizarrement, j’ai été moins choqué par l’insulte que par le tutoiement qui cassait une barrière, celle des fonctions, des âges, de la hiérarchie. » De ce point de vue, soyons certain que Parisot vouvoye le Président de la République.

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