Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 13 mars 2013

Un « Notre Monde » est possible

Tourné à la veille de l’élection présidentielle de 2012, Notre Monde, de Thomas Lacoste tente de balayer l’ensemble du champ des transformations nécessaires à la société telle qu’elle ne va pas, telle qu’elle ne va plus. Un film à la croisée du document et de l’encyclopédie de la pensée progressiste, une (re)présentation cinématographique des savoirs philosophiques, politiques et sociaux. Une projection nécessaire.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Ils sont trente cinq. Trente cinq universitaires, magistrats, sociologues, philosophes, historiens, écrivains à qui Thomas Lacoste a accordé cinq petites minutes pour évoquer devant sa caméra, dans les domaines de compétences qui leurs sont propres, et un diagnostique sur l’état d’un monde qui ne tourne plus rond, et des propositions de transformations. Le résultat s’intitule Notre Monde, un film de presque deux heures qui traverse de larges pans de la pensée progressiste contemporaine.

Jean Luc Nancy ouvre le bal avec une injonction intellectuelle forte, celle de la nécessité d’une radicalité plus grande encore que celle dont Lénine, en son temps, fît preuve ! Passant en revue l’ensemble des lieux où, depuis les philosophes grecs, s’élabore la pensée du monde, des académies aux universités jusqu’aux think-tanks actuels, Nancy fait le constat de leur caractère désormais obsolète, hors jeu, avant de proposer leur dépassement dans une « Commune Pensée » à la fois Commune refondée politiquement, re-pensée et nouveau lieu d’un échange intellectuel vital à l’heure ou la Raison et les Lumières sont en péril.

Ce lieu, le film de Thomas Lacoste en est, sans nul doute l’une des premières pierres. Matériau d’images, Notre Monde joue au cinéma avec ce que celui ci oublie bien souvent : le verbe. Film de mots, d’idées, de propositions, cet objet audiovisuel joue en dehors de tous sentiers battus, choisissant progressivement de mettre à jour son dispositif filmique, de mettre en scène l’enregistrement des interventions, d’assumer une forme d’impureté esthétique en associant les séquences, celles du recueillement de la parole, dans l’intimité d’un face à face avec la caméra, à celles de la transmission devant le public de la Maison des Métalos, à Paris, où le projet s’est monté, sous la houlette d’un Robert Guédiguian ayant revêtu cette fois ci sa casquette de producteur.

Plus qu’un casting prestigieux – en même temps penser qu’un film puisse se monter et se montrer avec au générique les noms de Nancy, Balibar, Bolstanski, Negri, Héritier, Bonduelle, Castel et même Jean Luc Godard, à la présence vocale … a quelque chose de jouissif dans le grand désert intellectuel du cinéma français - la liste des participants à cette « Commune Pensée » in progress permet de traverser de la façon la plus féconde qui soit les thèmes que sont « justice et liberté publiques », « frontières », « penser le travail », « conditions de la démocratie », « politique européenne », « santé », « éducation », « culture et média « , sujets de débats indispensables.

Involontairement pourtant, Notre Monde brosse, de par le choix de ses intervenants un portrait kaléidoscopique d’une pensée qu’on pourrait regretter être majoritairement masculine (à l’exception d’Elsa Dorlin, Nacira Guénif Souilamas, Françoise Héritier…) et blanche (malgré les présences de Louis Georges Tin ou Pap Ndiaye). De même s’il est urgent de penser à nouveau le travail, n’en va t il pas de même pour l’urbanisme de la cité, l’engagement syndical, politique, ou encore l’écologie, grands absents de ce regroupement de prises de positions ?

Conscient peut être de cela Notre Monde ne se limite néanmoins pas exclusivement à ce qui le constitue en tant que projection cinématographique, mais se conçoit aussi comme prolégomène aux débats avec son public. Contrairement à tant d’œuvres en salles, Notre Monde ne fait que chercher à s’ouvrir à l’issue de sa représentation, voire à disparaître en tant que spectacle, via la mise en ligne de l’ensemble et de l’intégralité des enregistrements, de ses rushes. On ne saurait donc trop conseiller d’aller voir à quoi ressemble Notre Monde accompagné de bon(ne)s camarades, voire d’assister aux nombreuses séances qui, dans les jours et les semaines à venir seront suivies d’un dialogue entre la salle et l’un des « personnages » sus-cité. Ainsi peut être seront réunies les conditions à l’émergence de cette Commune Pensée qu’appelle de ses voeux Jean Luc Nancy. Une étape nécessaire pour tous ceux qui pensent, mais différemment, qu’un « notre monde » est possible.

 Notre Monde  de Thomas Lacoste. En salles le 13 mars.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?