Environnement

Jean-Luc Wingert : "L'après-pétrole, l'après-libéralisme"

La fin du pétrole, avec celle du gaz et du charbon, met l’humanité à la veille d’un bouleversement semblable à la Révolution industrielle. Pour le scientifique Jean-Luc Wingert, c’est une opportunité d’évolution favorable à l’être humain. A certaines conditions. Entretien.

Jean-Luc Wingert est ingénieur, auteur de l’ouvrage La Vie après le pétrole, De la pénurie aux énergies nouvelles, éd. Autrement, Frontières,

La déplétion, la diminution de la quantité de pétrole disponible, interviendrait en 2015, selon l’ingénieur Jean-Luc Wingert et les travaux d’un groupe de techniciens indépendants, l’ASPO (1). Rareté dans le champ énergétique et environnemental, l’ouvrage de Jean-Luc Wingert est positif. Aucune solution miracle, mais plutôt un mixte énergétique et une nécessité absolue d’anticiper et de changer nos comportements.

Pourquoi ne parvient-on pas à avoir une vision juste du déclin de l’exploitation pétrolifère ?

Jean-Luc Wingert. Les données dont nous disposons sont de deux natures : techniques, d’une part, et officielles, d’autre part. D’un point de vue technique, l’évaluation des réserves de pétrole n’est pas une science exacte et il existe une difficulté technologique à l’estimer. Même pour l’activité passée, les chiffres diffèrent selon les sources. Pour le prévisionnel, les écarts sont plus importants encore.

Par ailleurs, certaines analyses sont plus optimistes sur la capacité technologique à trouver du pétrole dans le futur. C’est là qu’il faut distinguer ressources et réserves pétrolières. Les ressources désignent l’ensemble du pétrole présent dans le sous-sol alors que les réserves ne sont que le pétrole que l’on peut extraire compte tenu des conditions économiques et techniques. Cette nuance donne lieu à une querelle d’experts. Si les données techniques sont relativement confidentielles, les données officielles sont publiques mais généralement surévaluées, ce qui masque implicitement la vision d’un déclin proche de la production de pétrole.

Quel est l’intérêt d’ignorer la perspective de la fin du pétrole ?

Jean-Luc Wingert. Toute la logistique de la mondialisation repose sur le transport peu onéreux, donc sur le pétrole. Accepter la déplétion implique de remettre en question nos modèles de société et notamment celui d’un système économique. Pour simplifier, disons que ceux qui ont intérêt à cette mondialisation racontent son inéluctabilité, ses bienfaits pour l’humanité et tablent, pour la sécurité de tous, sur l’autorégulation des marchés. Et les maîtres mots, comme pour cette cécité sur la question du pétrole, sont vision à court terme et laisser-faire. Car se préparer à l’après-pétrole implique de nombreuses remises en question. L’après-pétrole implique en effet de mettre en œuvre des mesures d’efficacité énergétique basées sur une vision à long ou moyen terme. Or le système économique actuel s’est optimisé autour d’une utilisation croissante des moyens de transport et de raisonnements à court terme.

La déplétion interviendrait selon vous en 2015 pour le pétrole, en 2030 pour le gaz et en 2050 pour le charbon. Vous considérez qu’un report massif sur le nucléaire présente des risques. Pourquoi ?

Jean-Luc Wingert. Le recours au nucléaire pour assurer nos besoins énergétiques ne peut pas s’imposer comme une évidence. Au-delà du débat de principe qui oppose le plus souvent pro- et antinucléaires, il faut regarder les véritables problèmes que pose l’atome. L’uranium est pour l’instant au centre de la production nucléaire. Or, à plus ou moins long terme, ce minerai s’épuisera aussi. Là encore il est très difficile d’obtenir de véritables informations tant les chiffres des ressources disponibles sont stratégiques. Mais on parle, au rythme de consommation actuelle, d’une cinquantaine d’années. Toutefois, ce chiffre pourrait être bien supérieur si l’on dépense des sommes supérieures pour l’extraire ou si l’on fait appel aux centrales dites de quatrième génération utilisant d’autres combustibles plus abondants, mais ces dernières ne fonctionnent pas encore et seront délicates à mettre au point. D’où de possibles tensions sur le marché de l’uranium dans quelques décennies.

Mais dans le domaine du nucléaire, la recherche avance aussi… On évoque la fusion nucléaire comme source infinie d’énergie, puisque son combustible, le deutérium, est présent en grande quantité dans l’eau de mer…

Jean-Luc Wingert. Le projet international ITER repose sur la fusion thermonucléaire. Il s’agit de reproduire le processus à l’œuvre dans le soleil ! Pour l’instant, il s’agit de science-fiction. Si cela aboutit, ce qui n’est pas évident, aucune exploitation commerciale n’est envisageable avant la fin du siècle. Or les problèmes énergétiques mondiaux sont pour demain.

Ce qui est sûr, c’est que le projet ITER mobilise des investissements considérables et cela pose deux questions : serait-ce vraiment une bonne chose d’avoir accès à une énergie « infinie » et pourquoi n’investit-on pas cet argent dans le développement des énergies renouvelables ?

Les biomasses sont-elles une solution d’avenir suffisamment efficace pour pallier la déplétion ?

Jean-Luc Wingert. La biomasse (essentiellement biocarburants et bois énergie) représente une partie de la solution, il existe actuellement un potentiel de développement important mais les quantités disponibles seront vite limitées par les surfaces agricoles, qui ne sont pas infinies. Nous serons encore confrontés aux limites des ressources naturelles terrestres, d’autant plus qu’il faut garder une surface importante pour la source d’énergie vitale qu’est la nourriture.

Dans votre livre, vous semblez finalement considérer que la déplétion est une opportunité pour l’être humain… Mais n’annonce-t-elle pas aussi d’immenses crises ?

Jean-Luc Wingert. La déplétion peut effectivement être un événement positif, dès lors qu’il en sort des transformations intéressantes. Mais les révolutions énergétiques ne se font pas en un jour. Pour l’instant, rares sont ceux qui prennent conscience de l’importance de ce phénomène. Les jeunes générations intégreront ces nécessités plus vite et, pour ceux qui auront connu la profusion, il faudra s’adapter. Cela implique de toute façon des changements de comportement à très court terme autant que l’avènement d’un nouveau modèle social. Il faudra, concrètement, réduire l’utilisation de l’avion, moyen de transport énergivore par excellence. Les prix vont exploser car une multiplication du prix du baril par quatre revient à un doublement des frais d’un vol. On peut imaginer une évolution du concept même de compagnie aérienne, vu le coût d’un avion qui vole à moitié vide, comme c’est parfois le cas sur certaines lignes. Des compagnies pourraient affréter un appareil en commun pour le remplir.

Le bateau, en revanche, risque de se développer, puisqu’il a une excellente efficacité énergétique. Au delà même des marchandises, le transport maritime de passagers pourrait connaître un nouvel essor. Il faudra apprendre à aller moins vite, une direction qui n’est pas franchement dans la philosophie actuelle. Mais la réalité nous y aidera : le baril de brut à 100 dollars, puis à 200… tendance inévitable même si une crise économique mondiale peut le faire redescendre temporairement.

Ainsi vous dites que l’enjeu de la prochaine révolution énergétique est certainement plus social que technique ?

Jean-Luc Wingert. Le pic de production de pétrole va nous forcer à évoluer progressivement mais en profondeur. Or, les tentations d’infléchir notre mode de développement, dont chacun convient qu’il n’est pas durable, sont déjà grandes d’un point de vue social puisque la fracture sociale, le chômage de masse, la crise du politique sont autant de problèmes qui n’ont pas été provoqués par la crise énergétique. A moins de considérer que l’énergie abondante et bon marché soit à l’origine de la dégénérescence de nos sociétés, ce qui est aller un peu vite en besogne.

1. L’ASPO (Association for the Study of Peak Oil and Gas) travaille sur le pic pétrolier et gazier et ses conséquences. Il compte des ingénieurs, des géologues, des économistes et est réputé pour son indépendance.