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Grands TémoinsJulia Kristeva : « Automne 1989, l’assassinat de mon père »A travers des souvenirs très intimes de l’année 1989, le regard d’une intellectuelle sur son pays d’origine, la Bulgarie, qu’elle a quitté dans les années 1960. Julia Kristeva, née en Bulgarie, vit en France depuis 1966. Linguiste, sémiologue, psychanalyste, écrivain, elle est professeure à l’Université Paris-VII. Dernières parutions : Thérèse mon amour (éd. Fayard, 2008), Polylogue, (éd. Seuil, 2008). Julia Kristeva. Pour moi, l’automne 1989 est celui de l’assassinat de mon père dans un hôpital bulgare. Je n’ai encore jamais parlé publiquement de cet événement. En septembre, mon père souffrait d’un ulcère de l’estomac et il devait subir une petite intervention chirurgicale. Une opération qui devait être simple… Mais comprenant que cela ne se passait pas comme prévu, je demandai l’aide de l’Elysée pour faire hospitaliser mon père dans un hôpital français. En effet, François Mitterrand s’était rendu en Bulgarie au mois de janvier 1989, et avait eu la gentillesse de m’emmener avec lui dans ce voyage. Il avait croisé mon père qui chantait dans une église. Mais à Sofia, le transport de mon père est refusé : la médecine socialiste allait faire des miracles… Deux jours après il était mort. Nous avons compris plus tard qu’il avait été l’objet d’expérience médicale. Un médecin de la RDA avait tenté une greffe sur le duodénum. C’était absolument insensé dans un pays qui manquait même de fil chirurgical. Je me prépare donc à partir à son enterrement. Mon père était très croyant et n’avait pas de tombe prévue. Je me propose d’en acheter une pour qu’il soit enterré conformément à ses convictions. J’ai même proposé de la payer avec une devise forte, des dollars. Mais cette requête est refusée par les autorités qui n’autorisent que les enterrements de communistes par crainte de rassemblements religieux. Mon père a donc été incinéré. Ce fut une très grande violence pour moi. Ses amis se sont malgré tout réunis pour une cérémonie d’enterrement. J’ai fait mon deuil en écrivant Le Vieil homme et les loups. Dans ce roman, un vieil homme voit les hommes se transformer en loups. J’avais repris La métamorphose d’Ovide et une idée de Freud : le pacte social est fondé sur un meurtre commis en commun. Et il y a des crimes que l’on commet même en toute innocence. [Une porte s’ouvre sur les souvenirs. Julia Kristeva raconte ce voyage avec Mitterrand en janvier 1989. Que pensait-il de la situation ? Entrevoyait-il ce qui allait se passer ?] J. K. Personne n’imaginait que le Mur allait tomber. On pensait que cela allait s’envenimer mais que ça prendrait des années. Même si rétrospectivement on mesure que la situation était déjà très « mûre ». Nous rencontrions les dissidents, certes, dans la semi-clandestinité des cafés. Mais nous les rencontrions. Je me souviens de cette soirée à l’université de Sofia. Dans le grand amphithéâtre, François Mitterrand et Todor Jivkov devaient débattre avec des étudiants. Seuls les étudiants communistes étaient conviés. Mais beaucoup d’autres sont venus. Un jeune homme demande à Mitterrand ce qu’il pense des pays où des dictateurs se maintiennent au pouvoir contre la volonté de leur peuple. Question embarrassante pour Mitterrand, tant l’allusion contre Jivkov était évidente. Il répond : « Dans certaines circonstances, il est plus important de poser une question que d’avoir une réponse. » Et c’est vrai que l’audace de ce jeune homme était le signe d’un bouleversement en préparation [Et elle, Julia Kristeva, comment retrouvait-elle son pays en 1989 ? Son premier sentiment fut la stupéfaction.] J.K. J’avais quitté la Bulgarie la veille de Noël 1965. C’était un temps de démocratisation : « le dégel » comme on disait alors. J’avais gardé le souvenir d’un pays fier d’avoir inventé l’alphabet slave, fier de sa culture et de ses artistes. Depuis des siècles, les Bulgares avaient investi la culture pour faire face à l’occupation de la Turquie. Ils avaient ainsi construit des relations apaisées avec tous, les Turques, les juifs. Cela s’est traduit par le fait que les intellectuels bulgares et l’Eglise ont réussi à empêcher la déportation des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale… En 1989, je ne reconnaissais plus mon pays. Il y avait des queues épouvantables. Je me souviens avoir attendu deux heures pour acheter des cerises pour ma mère. En vain. Mais au-delà de la crise économique, j’étais frappée par la violence des relations humaines. Je ne reconnaissais pas la langue dure, brutale, pleine d’insultes. Dans quelles conditions avez-vous quitté la Bulgarie ? J.K. En 1963 ou 1964, un journaliste bulgare avait écrit un recueil d’article sur « le dégel », période ouverte avec l’ère Khrouchtchev en URSS. Je collaborais alors à la revue de l’Union des écrivains. C’était une revue assez élitiste avec une certaine liberté de ton. Vous pouviez donner un point de vue légèrement autonome mais il était bien sûr accompagné d’un autre article qui le rectifiait... Personne n’osait écrire sur ce recueil d’articles. J’avais 22 ans, je me propose et je mise sur le fait que les choses vont aller dans le bon sens. Le lendemain, à la une du journal du Parti communiste bulgare, est publié un article contre « Julia Kristeva, vendue à la hyène capitaliste ». Mon père a vu cet article. Il a caché le journal. Nous redoutions un enfermement dans un de ces camps des bords de la mer Noire. Nous décidons de ne rien dire à ma mère. Et pendant des mois, nous sommes restés à l’affût des bruits suspects dans l’immeuble. Radio Free Europe, la radio des Américains, a dit le plus grand bien de mon article : mon cas s’aggravait ! J’étais la hyène sioniste pour les uns ; une héroïne pour les autres. Bien sûr je n’étais ni l’une ni l’autre. C’était « la lutte idéologique ». Je suis restée libre, sans doute parce que je n’avais aucune action politique et syndicale. Et probablement aussi parce que je servais d’interprète pour le français et le russe. J’ai traduit Waldeck Rochet et Youri Gagarine ; je les accompagnais dans leurs déplacements… C’est alors que le gouvernement français, sous de Gaulle, décida d’attribuer des bourses aux étudiants pour faire rayonner la culture française. Je parlais assez bien le français, appris aux cours de l’Alliance française à Sofia. Je lisais le journal d’Aragon, Les Lettres françaises, et Clarté. On se jetait sur ces journaux. C’est d’ailleurs dans Clarté que j’ai vu pour la première fois une photo de Sollers. Je l’ai trouvé très beau. Je préparais ma thèse sur le nouveau roman français découvert par les écrits d’Aragon. Je lisais Sartre, Robbe-Grillet et tous les autres grâce à des envois d’un communiste français proche des dissidents. Je pensais déjà que c’est dans le changement de style et de langue que passe le projet de libération subjective et de démocratie. Je rejoignais les idées de Maïakovski et des formalistes soviétiques… Bref, mon directeur de thèse qui était lui aussi plutôt un communiste dissident, m’a aidé pour postuler à une bourse française. Je suis partie avec 5 dollars en poche. Presque clandestinement. Vous vous sentiez « dissidente » ? J.K. Je suis née dans ce régime. Comme toute ma génération, je n’étais pas confrontée à la nécessité d’avoir des repères. Au contraire, je voulais bousculer ce qui était statique. D’où mon intérêt pour les langues étrangères. J’étais aussi fascinée par les sciences et les cosmonautes. Nous voulions tous nous échapper. Lorsque Dimitrov est mort et qu’il a été embaumé, j’ai trouvé cela répulsif. Je voulais partir. Mais je ne pensais pas rester en France. Pourtant, il est rapidement apparu que je ne ferai pas le chemin du retour. Et vous n’êtes jamais revenue en Bulgarie entre 1965 et 1989 ? J.K. Philippe Sollers et moi n’avons pas obtenu notre visa. « Ils appellent à la Révolution ; ils diffusent la Cause du peuple », fut-il répondu à Chaban-Delmas, qui appuyait notre demande. Et depuis 1989 ? J.K. Je me suis fâchée avec la Bulgarie entre 1989 et 2002. J’y suis revenue pour le décès de ma mère. Là j’ai vu la débâcle. La mafia a gagné tous les terrains. Plus personne ne croit en rien. La religion orthodoxe intervient dans les grands passages de l’existence, la naissance et la mort, mais n’est d’aucun secours au quotidien. Les pays orthodoxes n’ont pas pu s’appuyer sur une spiritualité vivante, sur la force du christianisme social, catholique ou protestant. Le communisme a failli. Les individus sont atteints par le nihilisme et l’effondrement de l’humain. Il reste la culture mais elle n’est pas assez soutenue… Propos recueillis par Catherine Tricot et Arnaud Viviant Paru dans Regards n°66, novembre 2009 |
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