Grands Témoins

Catherine Clément. Vu de l’Inde

Catherine Clément était en Inde quand le Mur est tombé. A plus de 6 000 kilomètres de l’épicentre, c’était un petit événement.

Catherine Clément est philosophe et romancière. Membre du PCF de 1968 jusqu’à son exclusion en 1981, elle vient de publier un récit autobiographique, Mémoire (éd. Stock, 2009).

Lorsque la chute du Mur est annoncée à la télévision indienne, votre ami, François Frain, n’y croit pas. Comment expliquez-vous son incrédulité ?

Catherine Clément. Cela lui paraissait invraisemblable. Même si l’événement lui avait été annoncé par l’ambassadeur, c’était trop formidable pour qu’il le croie. Et puis c’était trop court, l’information n’avait duré que dix secondes à la télévision. Les télégrammes diplomatiques, on ne les a eus que le lendemain, car ceux venus d’Europe n’étaient pas systématiquement acheminés en Asie à l’époque. Or, c’est sur le moment qu’il n’y a pas cru, et pendant une petite heure. Moi, j’ai simplement regretté de ne pas avoir accès aux d’images. J’avais vu venir l’événement. Mon frère et moi, nous connaissions un peu l’Afghanistan. Quand les Soviétiques sont venus l’occuper, on a pensé que ça allait être le genre de guerre qui se retourne contre l’envahisseur, comme lorsque Napoléon ou Hitler ont envahi la Russie. Il existait des signes d’ébranlement du système soviétique bien antérieurs à la chute du mur de Berlin. L’un des premiers remonte au temps où Andropov était premier secrétaire du Parti communiste soviétique : il avait redonné la parole à des dissidents et rendu son théâtre, la Taganka, au grand metteur en scène Lioubimov. Les signaux d’ouverture, de faille, nous étions nombreux à les avoir accumulés depuis des années. La chute du Mur représente non pas le début mais la fin d’un processus amorcé depuis fort longtemps. En fait, il suffisait de vouloir voir.

Et tout le monde ne le voulait pas…

C.C. Non, et c’est permanent. Cela s’appelle l’idéologie. L’idée que le régime soviétique pouvait s’effondrer de lui-même, sans une guerre mondiale, était inenvisageable. En 1987, j’appartenais au Quai d’Orsay. J’étais entre l’épouvante et l’ahurissement quand j’entendais les soviétologues, des diplomates spécialistes de l’Union soviétique, dire non sans délectation : « L’Union soviétique durera mille ans. » Je les trouvais aveugles.

La télévision indienne a à peine évoqué l’événement. Pourquoi ?

C.C. Il y avait en Inde un monopole de l’Etat sur les médias, donc une seule télévision, comme c’est encore le cas dans beaucoup de pays d’Afrique et comme ce fut le cas en France avec l’ORTF. On est alors dans l’Inde telle qu’elle a été dessinée par Nehru à partir de l’indépendance en août 1947. Pour autant, seules les planifications économiques apparentaient cette démocratie aux régimes soviétiques. Et surtout, il y avait eu la conférence de Bandung : en 1955, vingt-neuf pays dont l’Inde, l’Indonésie, l’Egypte et la Chine veulent sortir du piège de la guerre froide.

Extrait de « Mémoire » (éd. Stock)

« Je vivais encore à Delhi quand le mur de Berlin tomba en 1989. Roderich l’apprit par téléphone et accourut. Ce jour-là, nous avions avec nous François et Irène Frain, et François refusa de croire l’événement. Je le revois se tenant la tête entre les mains, répétant en secouant sa crinière brune “Mais ce n’est pas possible !” en attendant qu’on lui fournisse les preuves. Nous n’avions pas d’images pour vérifier. L’événement du mur de Berlin fit dix secondes au journal sur la chaîne nationale indienne, Doordarshan. Dix secondes ! Cette si petite fraction de temps en dit long sur la séparation des mondes : en Inde, la chute du mur de Berlin était un petit événement. Nous ne vîmes pas Rostropovitch jouer du violoncelle devant le Mur, nous ne vîmes pas la liesse du peuple allemand. Les preuves semblaient minces. Mais quand Roderich apporta les télégrammes diplomatiques, François Frain se rendit. L’impossible était vrai. »

Parmi d’autres, Nasser, Nehru, Sukarno, Zou-En-Laï, qui n’ont choisi ni les Américains ni les Soviétiques, se regroupent sous le nom de « non-alignés ». Ils ne voulaient pas entendre parler de la guerre froide ! Cette histoire ne les concernait pas. Ce serait différent maintenant puisque le monde est multipolaire. A l’époque, la chute du Mur était une histoire entre « grands ». Cela n’a pas été un événement mondial. La fin de la Seconde Guerre mondiale non plus : ma mère n’arrivait pas à me dire quelle était la date principale car, à ses yeux, il y en avait trois ou quatre. Le seul et premier événement mondial, c’est le 11-Septembre 2001, diffusé en direct sur les télévisions du monde entier.

1989, est-ce l’échec du communisme ?

C.C. Pourquoi en serait-on encore à ressasser l’échec d’une alternative impossible ? D’ailleurs, elle ne l’est pas. Il existe depuis longtemps en Inde des communistes qui ont accédé au pouvoir de façon démocratique. Au Kerala, et de manière plus durable, au West Bengal, dont le gouvernement est démocratique et communiste depuis près de quarante ans. Son leader, Jyoti Basu, aujourd’hui à la retraite, est l’un des politiques les plus respectés de l’Inde. J’ai vu un communisme démocratique à l’œuvre. Là encore, il suffit de vouloir voir.

Propos recueillis par Marion Rousset

Paru dans Regards n°66, novembre 2009