Depuis 2007, la séquence Sarkozy s’est caractérisée du point de vue de la culture par deux choses : d’une part, la revendication de la figure de l’inculte comme nouvelle couleur du pouvoir, c’est-à-dire la fin de la tradition des présidents venus des humanités, remplacés par les présidents venus de l’entreprise (comme l’avocat d’affaires Nicolas Sarkozy) ; d’autre part, la banalisation de l’arbitraire : dans le spectacle vivant, le « cas Montpellier », qui avait fait scandale fin 2009, s’est répété. Le nouveau directeur du Centre dramatique national (CDN) avait été nommé directement par le ministre, au mépris de la procédure légale de nomination, alors en cours. Marseille et Poitiers ont récemment connu la même violation : ces CDN ont été attribués aux candidats de l’Elysée, à la dernière minute, par-dessus et contre les avis des autorités normalement compétentes, municipales, régionales et ministérielles [1].
Un troisième fait s’est ajouté, fin 2010, à cette liste peu glorieuse : l’action culturelle depuis la Libération s’était ordonnée au socle de la « culture pour tous » ; le nouveau gouvernement promeut un nouveau paradigme d’action culturelle, la « culture pour chacun ». Un rapport rédigé par les conseillers Guillaume Pfister et Francis Lacloche en septembre, disponible sur le Net, agite depuis lors le monde de la culture.
Michel Simonot est sociologue de la culture et homme de théâtre [2]. Nous l’avons sollicité pour nous aider à lire ce « tournant » de la « culture pour chacun ».
Le rapport Lachoche et Pfister se distingue peu de ce qui le précède, s’appuyant sur des présupposés en vigueur depuis longtemps : l’échec de la démocratisation, l’importance de la notion d’intimidation pour penser l’art, l’idée que la culture est là pour réparer le lien social, l’existence de cultures populaires qu’il faut « intégrer ». Quelle importance donnez-vous à ce qui se présente comme un tournant ?
On pourrait dire en effet qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Il y a du rhabillage, ce qui pose deux questions : pourquoi est-ce vécu comme une rupture et quelle est son efficacité ? Ce projet de « culture pour chacun » malaxe de la doxa, des choses convenues, qui ont dix, vingt ans d’âge, en les ré-agençant. Cela n’a pas d’importance réelle, mais on affiche l’intention de faire quelque chose de différent. Voeux, discours aux préfets, séminaires organisés dans les régions : le ministère enclenche bien un processus qui néanmoins, au bout du compte, aura un effet dans le réel. Dans le monde culturel, ce projet crispe à juste titre mais à mon sens pas de la manière dont cela devrait.
Quelles sont les conventions idéologiques sur lesquelles le projet surfe ?
J’en vois cinq.
1) Il y a une quinzaine d’année on a commencé à parler largement
de l’échec de la démocratisation culturelle. Le milieu
culturel s’en défend, pour autant personne ne revendique
l’idée d’une « réussite » de cette démocratisation. Pour le
monde culturel et artistique qui n’a pu que s’inscrire dans
la marge de cet effort de démocratisation de la culture, ce
reproche est insupportable, car il a tout tenté pour le faire.
Depuis les années 1950, il a adhéré de bonne foi à cet enjeu.
Sans se poser la question de savoir si cela était faisable et
à quelles conditions – j’étais de ceux qui insistaient sur ces
questions. Cette bonne volonté, qui était aussi la condition
des subventions, se retourne aujourd’hui contre nous, car
jamais nous n’avons eu la possibilité de résoudre quoi que ce
soit de l’ordre d’une démocratisation de l’art et de la culture,
sinon dans des actions ponctuelles, circonstanciées. En fait,
le monde politique a projeté sur le monde artistique une responsabilité
qui est, préalablement, la sienne. Ce texte achève
la culpabilisation des artistes, d’où le braquage du monde
artistique, qui est d’abord responsable d’avoir accepté cette
mission sans se poser et poser la
question de ses conditions.
2) Le projet achève le passage de l’égalité à l’équité. C’est aussi ce qui se joue dans ce passage de la culture pour tous à la culture pour chacun. La culture pour tous serait uniformisante, pour tout dire stalinienne, alors que la culture pour chacun relève de cette idée courante que la culture est de l’ordre de l’intime, de l’individuel. La promotion de l’équité joue sur une ambiguïté, ou une mauvaise foi, concernant la notion d’égalité : parler d’égalité, dans une acception marxiste, c’est non pas vouloir la « même culture », mais c’est construire l’égalité des conditions d’accès à la culture. L’égalité des conditions, précisément, produit du singulier, de la différenciation. Alors que l’équité, notion aujourd’hui libérale, entérine l’inégalité, induit les notions de mérite personnel, réduit le social à du lien entre des individus séparés. On demande donc à la culture de fabriquer du lien, on appelle cela du commun, qui est un langage moral, au lieu de parler du social.
3) Ainsi se fonde l’idée d’une politique culturelle basée sur la demande et non sur l’offre (la création artistique). Ce langage de l’offre et de la demande, transposition du langage du marché dans l’art, date de la deuxième phase du septennat Mitterrand, après 1983. Ce texte de la culture pour tous achève ce processus parce que la démocratie serait cela, soumettre la production artistique à la demande. On emploie là le bon sens le plus bête. Je renvoie au discours des voeux de Frédéric Mitterrand à la presse l’an dernier : « On attend de nous une clarification (…) de la politique des « labels ». (…) (Ils) doivent être évidemment un gage de qualité et d’excellence qui protège les artistes en même temps qu’il rassure et oriente les publics. (La culture pour tous) c’est aussi une carte des spectacles lisible où chacun peut trouver le chemin des genres et des artistes qu’il affectionne. » [3]
4) Cette cartographie lisible des spectacles est une sélection. La répartition de lieux pour tous sur le territoire aujourd’hui est faite, le territoire est équipé, mais ce texte joue sur le sentiment d’inégalité des gens, en disant que ce n’est pas fait – un sentiment d’inégalité qui a sa source tout à fait ailleurs. C’est faux, le territoire n’a jamais été autant irrigué culturellement du fait des artistes eux-mêmes qui, tellement fragilisés, vont chercher de petits lieux sans argent, hors de la volonté de la planification territoriale de l’Etat et contre elle. Ce qui est paradoxal c’est que les artistes qui le font ne sont pas soutenus par l’Etat alors même que ce dernier se plaint d’une péréquation culturelle imparfaite. La labellisation, liée aux Révisions générales des politiques publiques (RGPP), a pour objectif d’éliminer des lieux qui ne seraient pas labellisés, d’empêcher des gens d’aller s’autoproclamer artistes de territoire (indépendamment de la qualité).
5) Une certaine idée de l’art s’en déduit : un art du lien. Le bon art est celui qui (ré)intègre. Le mauvais art, c’est l’art qui divise. Peut-il y avoir un art qui ne divise pas ? On revient à cette vieille idée : la culture relie, l’art divise, ou intimide. Le mot d’intimidation surfe sur du populisme parce qu’il se fonde sur du sentiment, sentiment qui est attribué à l’objet. C’est une façon de moraliser, naturaliser et condamner un certain rapport à l’art, et c’est là que la référence à Bourdieu est remobilisée par la droite actuelle. Pour autant, le grand art patrimonial, par exemple, relie. Or dire que l’art divise, c’est penser l’art comme lien, et non comme rapport. Penser l’art comme rapport, c’est forcément le penser comme positif, y compris quand il ne crée pas d’adhésion, cela signifie que la division elle-même est un rapport. La division n’est pas de la séparation. Et précisément le travail des intermédiaires culturels – au sens sociologique, du directeur de théâtre à l’attaché de presse – c’est de construire des rapports, pas du tout de créer du lien.



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