(c) Christophe Raynaud De Lage / Festival d'Avignon
Accueil | Chronique par Pablo Pillaud-Vivien | 12 juillet 2019

« Architecture » de Pascal Rambert : les esthètes regardent le monde périr

Le Festival d’Avignon, c’est un festival de théâtre. Mais pas que. Du 4 au 28 juillet, on y pense, on y danse, on y joue, on y crie, on y débat. Mais pour quoi faire ? Pablo Pillaud-Vivien est allé voir « Architecture », la pièce de Pascal Rambert dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes.

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Sur la scène de la Cour d’Honneur du Palais des Papes, à Avignon, neuf femmes et hommes blancs dans des costumes chics et blancs sur une scène immaculée blanche. Beaucoup de stars. Les classiques chez le metteur en scène et auteur Pascal Rambert : Emmanuelle Béart, Stanislas Nordey, Denis Podalydès, Audrey Bonnet, Laurent Poitrenaux. Et les nouveaux : Jacques Weber, Pascal Rénéric, Anne Brochet. Avec leur diction savante – que d’aucuns jugent affectée –, avec leurs mouvements précis et précieux, ils incarnent ce que le théâtre public bourgeois et progressiste produit de plus flamboyant.

« Architecture », c’est une réflexion philosophico-historique esthético-rococo : autour des cataclysmes qu’ont été les deux guerres mondiales, on s’interroge sur la famille et le couple, la jouissance et la modernité, le langage et la vérité. On saute d’un sujet à l’autre comme pour mieux noyer la réponse à l’impossible question pourtant paradoxalement centrale dans la pièce : le théâtre peut-il apporter une quelconque solution à quoique ce soit ?

Conventions bourgeoises et Europe en guerre

La famille bourgeoise qui nous est donnée à voir est structurée autour de Weber, une sorte de patriarche père de famille architecte, chantre d’un passé engloriolé, aristocrate conservateur et tyrannique. Autour de lui, sa famille composée d’intellectuels revendiqués, esthètes et poètes, psychanalystes, musiciens et journalistes. Chacun essentialisé dans son statut, dans son caractère. Et c’est la panique car le monde brûle autour d’eux : la guerre, les guerres approchent. Et ils le sentent.

Sauf que, comme souvent dans les textes et les mises en scène de Pascal Rambert, rien n’est véritablement nommé, les causes ne sont pas identifiées, les conséquences pas établies. Le fascisme rampant apparaît comme une nébuleuse informe, les propositions pour en sortir sont tues ou réduites à une sorte de progressisme flou et inopérant. On nous annonce une fin du monde tel qu’on le connaissait, tel qu’on le chérissait (et c’est peut-être une partie du problème) mais finalement, on se demande si ce n’est pas aussi une fin de ce théâtre que la pièce nous propose aussi.

La séquence politico-sociale dans laquelle nous sommes actuellement nous interdit de rester les bras croisés : les élites déconnectées qui se repaissent de concepts, qui s’auto-arrogent la destinée des mondes, qui se sont accaparées tous les outils de l’Etat comme de l’intime, ont-elles encore le droit de parler d’égalité ou de s’effrayer du fascisme ? C’est ce que nous propose la pièce : dans le cadre apaisé de la Cour d’Honneur, des comédiens dinent en costumes chics et dissertent sur leur propre vie qui est censée refléter l’état du monde.

Le théâtre et la révolution ?

Sur l’état du monde en 1911 mais que l’on sait en récidive. « Nous sommes des artistes, des intellectuels et des travailleurs et nous suivons le troupeau. » Le constat de l’impuissance de cette famille face au monde qui se gorge de haine, aux nations qui deviennent guerrières et aux peuples qui aspirent au sang, est catastrophique de lâcheté : c’est leur statut qui les empêche. Parce qu’évidemment, il est impossible pour l’artiste ou pour l’architecte bourgeois de sortir de son essence. C’est l’alerte que nous lance le metteur en scène et auteur Pascal Rambert. Mais peut-on s’en contenter ?

Quelle pertinence à la grandiloquence ? Peut-on encore croire que la parole, sur une scène de théâtre, peut être performative, c ‘est-à-dire qu’elle peut réaliser elle-même ce qu’elle énonce ? L’histoire du théâtre accompagne parfois l’histoire des peuples, il catalyse ses aspirations, remplit ses forces, participe de l’émancipation. Souvent, il n’est que l’outil servile du pouvoir, un outil d’abêtissement maniaque des masses. Ici, ce n’est ni l’un ni l’autre. Le théâtre de Rambert aimerait mieux se placer aux avant-postes de la révolution qu’à l’avant-garde de l’art. Mais il n’est que le haut-parleur d’une terrible réalité : on peut faire rire sur une scène de théâtre, on peut faire pleurer, on peut y jouer avec les mots, y danser avec joie, y chanter avec tristesse. Mais qui peut croire encore qu’on peut y faire la révolution ?

 

Pablo Pillaud-Vivien

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