Accueil | Entretien par Caroline Châtelet | 22 mai 2018

« Leur désir de passer la frontière portait quelque chose de révolutionnaire »

Avec "Des spectres hantent l’Europe", les réalisatrices Maria Kourkouta et Niki Giannari nous livrent le quotidien de migrants vivant dans le camp d’Idomeni, en Grèce, et de leur désir de passer la frontière.

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Filmé dans le camp d’Idomeni, en Grèce, au début de l’année 2016, "Des spectres hantent l’Europe" témoigne de la vie de migrants Afghans, Kurdes, Pakistanais ou encore Syriens, et de leur désir de passer la frontière. Rencontre avec les deux réalisatrices Maria Kourkouta et Niki Giannari autour de ce film, dont Regards est partenaire.

Regards. Qu’est-ce qui vous a amené l’une et l’autre au camp d’Idomeni ?

Maria Kourkouta. Le camp d’Idomeni a commencé à se mettre en place à partir de septembre 2014. À l’époque, il n’y avait rien, que des champs. C’était seulement un lieu de passage, emprunté par les migrants qui voulaient se rendre de la Grèce à la Macédoine pour, ensuite, continuer vers l’Europe du Nord et de l’Ouest. Petit à petit, des personnes solidaires et des petites associations se sont installées là, afin d’aider les réfugiés. Niki a été présente dès le début, avec des amis à elle au sein d’une structure autogérée et à tendance autonome, le Dispensaire social solidaire de Thessalonique. En septembre 2015, Idomeni a commencé à être un lieu de passage plus important, et un grand nombre d’organisations sont venues s’y installer. J’y suis arrivée en février 2016, sur la sollicitation de Niki, qui m’a dit qu’il fallait venir voir et, peut-être, filmer. Cela correspondait au moment où les autorités fermaient la frontière de plus en plus souvent. Quelques jours après mon arrivée, la frontière a été fermée définitivement, ce qui a fait qu’en une poignée de jours, il y a eu un nombre énorme de réfugiés. En une semaine, 7.000 personnes sont arrivées sur le camp. Idomeni a alors cessé d’être un lieu de passage pour devenir un lieu d’immobilité, complètement surpeuplé.

À quel moment avez-vous commencé à filmer ?

M.K. Dès mon arrivée. Le tournage a donc commencé avant que la frontière ne se ferme définitivement – cela correspond à certaines des images de files d’attente. La frontière était ouverte deux heures par jour puis, un jour, elle a définitivement cessé de l’être. C’est là que les gens ont commencé à protester, et à scander « Open the border ! ». Alors qu’à ce moment-là, nous préparions avec Niki un film sur la guerre civile grecque des années 40, nous nous sommes retrouvées à filmer des personnes fuyant une guerre civile contemporaine… Peut-être n’est-ce pas complètement le fruit du hasard, il y a des liens. Nous étions prises par l’urgence, il fallait filmer, faire quelque chose.

Quand avez vous pressenti que ces images tournées "feraient" un film ?

Niki Giannari. J’ai pressenti dès le début qu’il fallait qu’il y ait un film, et qu’il y aurait un film.

M.K. Pour ce qui me concerne, je n’ai compris cela qu’au montage. C’est lorsque j’ai revu les rushs, notamment les images noir et blanc tournées en pellicule, que j’ai senti qu’il fallait faire quelque chose de ce matériau.

« Avec la caméra argentique, les réfugiés sentaient que c’était du "cinéma". Le rapport était complètement différent. »

Les images en couleurs diffèrent, en effet, complètement de celles en noir et blanc...

M.K. À Idomeni, j’avais deux caméras, une numérique et une argentique. Avec une caméra numérique, il est possible de tourner plusieurs heures de suite, ce qui n’est pas le cas en pellicule. Et puis il y avait énormément de journalistes, ou de personnes de toutes sortes qui filmaient les migrants, que ce soit avec leur téléphone portable, ou avec une caméra. Lorsque nous tournions en numérique, nous étions des gens parmi d’autres, les réfugiés ne nous remarquaient pas, nous étions invisibles. Tandis qu’avec la caméra argentique (une Bolex 16mm), petite mais impressionnante, les réfugiés sentaient que c’était du "cinéma". Le rapport était complètement différent.

N.G. Avec la caméra argentique, ils regardaient la caméra. Ils sentaient alors, non pas qu’ils étaient regardés, mais ils nous regardaient. Cela change tout. Tous ces gens étaient sans cesse filmés, mais c’était des images de consommation, comme si les personnes qui allaient voir ces images consommaient ces moments-là. Et eux le savaient. Lorsque nous sortions la caméra argentique, ils se tenaient devant la caméra comme s’ils demandaient que quelque chose reste d’eux comme image. Une trace de ce qu’ils avaient vécu et éprouvé. D’ailleurs, il y avait une durée de rencontre, et ils posaient souvent comme on le faisait avant, pour les vieilles photos de famille. Comme devant l’éternité. Ils avaient cette conscience-là.

Le film ne comporte aucun témoignages. Pourquoi ce choix ?

N.G. Si il y avait eu, ne serait-ce qu’un seul témoignage, le film aurait été complètement différent, esthétiquement et politiquement. Idomeni a été un lieu de protestation globale – les gens avaient la possibilité d’être accueillis dans des camps de l’état, chose qu’ils refusaient. Ils préféraient rester dans ces conditions atroces, et protester contre la fermeture des frontières. Face à ce mouvement collectif, si nous avions choisi de filmer des témoignages, il aurait fallu filmer les milliers de présents. Nous ne voulions pas les traiter comme des paradigmes : filmer un Syrien pour savoir ce que les Syriens veulent, un Afghan pour savoir ce que les Afghans veulent, etc. Chaque personne a son histoire, son parcours. Chacun vient d’ailleurs et veut aller ailleurs, leur seul point commun à tous étant le désir de passer.

M.K. Et puis il y a le problème de la victimisation. Les récits étant tragiques, le moindre témoignage peut créer un rapport de victimisation entre la personne filmée et le spectateur. Nous voulions éviter la pitié, la compassion, pour laisser la place à la naissance d’autres émotions dans la rencontre avec ces gens. Il s’agissait d’évacuer cette question humanitaire pour ouvrir un espace plus politique. Nous espérons que dans notre film ces gens apparaissent comme des personnes fortes, qui agissent politiquement et dont le mouvement contre toute frontière fermée renvoie à un geste révolutionnaire.

« L’Europe a peur des réfugiés, comme elle a eu, autrefois, peur du communisme. »

Pourquoi ce titre, "Des spectres hantent l’Europe" ?

N.G. C’est une question à laquelle il est un peu difficile de répondre, car le titre est né de l’association de plusieurs idées. D’abord, il est venu de l’image en soi : les vêtements et le mouvement d’errance des gens dans le camp, qui faisaient penser à des fantômes. Ensuite, c’était leur désir très fort de passer la frontière, qui contredisait tous les discours de l’Union européenne, et portait quelque chose de révolutionnaire. Cet aspect m’a fait penser au Manifeste du Parti communiste, dont la première phrase était « Un spectre hante l’Europe ». Les fantômes ramènent toujours quelque chose du passé et l’Europe a peur des réfugiés, comme elle a eu, autrefois, peur du communisme, en ce qu’il portait quelque chose de révolutionnaire. En plus, l’arrivée des réfugiés fait très peur à l’Europe. Mais elle lui rappelle aussi quelque chose de sa propre histoire, que les états européens semblent refouler. Cela n’est pas seulement le passé migratoire des pays européens, mais aussi la question – toujours ouverte – de nos démocraties, de la qualité de nos démocraties, aujourd’hui.

"Des spectres hantent l’Europe", de Maria Kourkouta et Niki Giannari, en salles depuis le 16 mai, 99 min.
Projection au Cinéma Reflet Médicis - 3 rue Champollion – Paris 5 et au Cin’Hoche, à Bagnolet.
https://www.facebook.com/spectresarehauntingeurope/?hc_ref=ARSDqa7W0KIBFgn8oNszKkfop3QWwR8DqzqCSaTTj1-BQVhEl1PaeERWCGfWVlqSubk&fref=nf

Séances spéciales :
les 17, 18, 19 et 20 mai, au Reflet Médicis, chaque projection sera suivie d’une rencontre avec les réalisatrices et : Houssam Jackl, syrien, protagoniste du documentaire (le 17, à 20h) ; Claire Atherton, monteuse (le 18, à 20h) ; Houssam Jackl, syrien, protagoniste du documentaire (le 19, à 20h) ; Caroline Châtelet, journaliste, en partenariat avec Regards (le 20, à 11h).
Le 22 mai, à Bagnolet, au Cin’Hoche, la projection sera suivie d’une rencontre avec les réalisatrices, animée par Rosa Moussaoui journaliste à l’Humanité, en partenariat avec la Ligue des Droits de l’Homme.

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