(c) Christophe Raynaud De Lage
Accueil | Chronique par Pablo Pillaud-Vivien | 13 juillet 2019

« Amitié » d’Irène Bonnaud : une farce-fresque pour voir l’humanité

Le Festival d’Avignon, c’est un festival de théâtre. Mais pas que. Du 4 au 28 juillet, on y pense, on y danse, on y joue, on y crie, on y débat. Mais pour quoi faire ? Pablo Pillaud-Vivien est allé voir « Amitié », un spectacle d’Irène Bonnaud dans la salle Roger Orlando à Caumont-sur-Durance.

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Le théâtre est une rencontre curieuse et fragile entre des ambitions naturelles et légitimes – faire et refaire le monde, le détruire et le reconstruire à l’identique ou différemment – et l’intelligible, dans sa virtuosité, sa beauté et parfois sa vulgarité. « Amitié », mis en scène par Irène Bonnaud avec François Chattot, Jacques Mazeran et Martine Schambacher, c’est tout ça à la fois. Et ça marche parfaitement.

 

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Ca marche d’autant mieux que le spectacle s’est donné les moyens de ses ambitions populaires. Las d’une grandiloquence affectée ou de blagues pour initiés, c’est du théâtre de tréteaux, dans son plus simple appareil – pas de grands décors maniérés, pas de costumes bourgeois, pas d’accessoires précieux. Juste une malle vide et des vêtements sales. Mais pas besoin d’autre chose pour mettre en magie un road movie façon fresque folle, imaginée par Pier Paolo Pasolini et Eduardo De Filippo.

L’ambition du théâtre : décrire la comète

Et ça donne le théâtre le plus ambitieux du monde : celui qui parle de miracles, qui poursuit des comètes, qui voit le monde depuis l’espace tout en prêtant l’oreille à ce qui se chuchote, qui laisse résonner les chants révolutionnaires et qui joue au foot. Dans une truculence à la fois éthérée et hyper précise, dense comme une place napolitaine mais avec des accents beckettiens, de quoi parle-t-on ? D’idéologie.

« L’idéologie est une comédie ; l’homme, un roi-mage qui suit la comète. » Mais – et c’est là toute la force du spectacle qui nous fait à nouveau croire que le théâtre n’est pas tout à fait une forme dépassée – l’idéologie n’est pas vue comme une chimère ou comme une bêtise. Ou plutôt si : c’est « une connerie » mais toute artificielle et fausse soit-elle, elle nous permet de découvrir le monde. Elle nous guide et aiguise notre curiosité, nous fait traverser les mers et les continents et nous mène un peu n’importe où, en nous faisant rencontrer beaucoup de monde. Nier la puissance de cette idéologie pour sombrer dans un pragmatisme terrien – qui n’existe, en soi, pas – est une absurdité.

Le théâtre vraiment populaire

Il ne faut pas négliger l’irréalité, le fantasmé ou l’idée. Au théâtre comme ailleurs. Mais il ne faut pas non plus oublier d’en rire, surtout sur une scène de théâtre. La vanité de l’expérience théâtrale vaut parce qu’elle est une cassure dans la rigidité de la réalité. La farce permet cette transcendance tout en rendant compte de l’humanité. Elle est d’une efficacité redoutable parce qu’elle est accessible. Le rire, lorsqu’il n’est pas affecté, distancié ou méprisant, est communicatif. Et c’est ce qui se passe dans « Amitié » : le jeu des trois comédiens est iridescent et honnête – au sens où il ne se pare d’artifices pédants qui le noierait dans un genre.

C’est ça, le théâtre populaire, vraiment populaire. Le spectacle n’est d’ailleurs pas spécifiquement destiné aux festivaliers d’Avignon tout en faisant partie de la programmation officielle. Pour y aller, pas de navette ou de bus : l’objectif, c’est que les habitants des villes alentours où se déplace le spectacle viennent le voir – et pas uniquement des Parisiennes et des Parisiens en goguette. Là, aux antipodes de la culture de masse, la metteuse en scène Irène Bonnaud nous propose, dans une salle municipale (où les « extracteurs (sic) sont cassés alors que ça fait des années qu’on dit au maire de les réparer », parole de ma voisine) une couture, une bouture, un bonbon qui nous fait traverser le monde et les hommes et les femmes. « Je n’ai plus peur du théâtre quand je vais voir une pièce comme ça » glisse une femme à la sortie du spectacle. Sûrement se sent-elle aussi plus forte pour combattre les rigidités du monde. Parce que, comme dirait le messager hessois dans le pamphlet éponyme de Georg Büchner : « Veillons et armons-nous en pensée. » C’est tout ce qui compte.

 

Pablo Pillaud-Vivien

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