Accueil | Chronique par Pablo Pillaud-Vivien | 13 juillet 2019

« Paris vendu » de Danielle Simonnet : la politique pour interroger le théâtre

Le Festival d’Avignon, c’est un festival de théâtre. Mais pas que. Du 4 au 28 juillet, on y pense, on y danse, on y joue, on y crie, on y débat. Mais pour quoi faire ? Pablo Pillaud-Vivien est allé voir « Paris vendu », une conférence gesticulée de Danielle Simonnet au théâtre du Vieux Balancier.

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Le théâtre comme instrument de l’éducation populaire, comme vecteur de la politique, comme outil de campagne électorale : c’est une bonne ou une mauvaise idée ? Le théâtre, dans ces cas-là, ne serait qu’une forme, un médium pour convaincre et persuader, un truchement pour faire passer ses idées, un moyen, assez littéral d’ailleurs, de mener la bataille pour l’hégémonie culturelle.

 

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Danielle Simonnet, conseillère de Paris et membre de la France insoumise, a donné une conférence gesticulée au Théâtre du Vieux Balancier. Une performance pour une seule date, au sortir de quatre jours de Conseil de Paris, et avant la campagne pour les élections municipales en mars prochain. Trois ingrédients pour ce spectacle : un récit personnel nourri d’anecdotes autobiographiques, un commentaire politique analysé de différents problèmes abordés et des arguments d’autorité, c’est-à-dire des apports universitaires sous la forme de citations expliquées.

La politique pour interroger le théâtre

On a franchement l’impression d’assister à un meeting, mais en plus sympa et en plus intime. Tous les points de bataille – ou presque – de Danielle Simonnet sont abordés ; c’est presque un bilan de l’élue, à quelques mois de la fin du mandat, avec des projections dans les conflits à venir. C’est dense, ça part un peu dans tous les sens mais honnêtement, même si parfois elle oublie son texte, c’est assez passionnant. Car quelque chose de rare se passe : la connivence de la comédienne avec la salle, de par son statut d’élue et de militante, rend la cohésion électrique : on rit ensemble (et pour de vrai), on stresse ensemble quand elle a perdu un accessoire (et elle ne fait pas semblant, ni semblant de faire semblant), on écoute ensemble le musicien Patrick Chamblas qui est venu nous chanter « Le vent se lève » (et Danielle l’écoute aussi, pour de vrai !).

Penser que le théâtre est un outil pour Danielle Simonnet, est une évidence. Mais penser que la performance de Danielle Simonnet puisse interroger le théâtre est plus intéressant : dans son dénuement, dans son rapport à la réalité de son engagement, à la vérité de son « je », à la nécessaire authenticité de ses propositions politiques, elle surpasse immédiatement toutes les propositions plus savantes, plus élaborées, plus ancrées dans l’histoire du théâtre ou de l’art, parce qu’elles apparaîtront nécessairement comme complètement fausses, mensongères et finalement totalement vaines.

Mais qu’en retire-t-on ? On en retient que Danielle Simonnet fait de la politique au plus près des gens : les batailles qu’elle mène, c’est des rencontres qu’elle a faites parce qu’elle a bien voulu écouter tel grand-père Ibrahim qui vivait dans un logement social insalubre, telle Marie-Thérèse, habitante du 20è arrondissement qui se battait contre le terrain de sports de Ménilmontant, telle Maryse qui se scandalisait du doublement de la production de béton de l’usine Lafarge aux portes de Paris ou telle Chloé qui luttait contre la suppression des colonies de vacances de la Mairie de Paris.

Un théâtre des solutions

Parler à celles et à ceux qui luttent, qui sont dominés, qui n’y arrivent plus, et écouter leurs récits surtout, ça permet de créer son récit politique à soi. Le tout est de réussir à envoyer se faire foutre, comme Danielle Simonnet le fait si bien, les conventions historiques qui font que lorsque Jean-Luc M, Emmanuel M ou Marine LP montent sur une scène, les critiques de théâtre ne s’y précipitent pas et on ne fait que les juger à l’aune des codes propres à leur champ.

Et les journalistes et autres commentateurs politiques, qu’attendent-ils pour envahir les salles de théâtre et porter leur regard sur les œuvres qui leur sont proposées ? Danielle Simonnet et sa conférence gesticulée jouent de cette frontière-là. Tellement rare dans l’art en général de poser les questions, dresser des diagnostics et surtout d’apporter des réponses et des propositions.

Peut-être ne faut-il plus se contenter de dire, de crier ou de danser que le monde va mal. Il faut dire, crier et danser : « voici pourquoi le monde va mal alors allons par là ». C’est là que réside le projet de Danielle Simonnet au travers sa conférence gesticulée. On peut ne pas être d’accord sur le fond, bien sûr, arguer que dessiner une frontière infranchissable entre les bourgeois et les autres, c’est contre-productif ; on peut ne pas être d’accord que se moquer, même doucereusement, de la musique savante ou de l’art contemporain, c’est trop facile ou encore que le mot gauche n’a pas été cité de tout le spectacle… Mais ce sont là de bien faibles critiques au regard de l’ambition du spectacle qui vaut toute notre admiration : replacer le théâtre au centre de la politique et la politique au centre du théâtre.

 

Pablo Pillaud-Vivien

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