Photos Célia Pernot pour Regards
Accueil | Par Caroline Châtelet | 31 janvier 2020

Brigitte Fontaine, l’irrattrapable

Avant de pouvoir cerner Brigitte Fontaine, artiste farouchement indisciplinée, il faut la poursuivre longtemps – sans grande chance de la saisir tout entière. L’été dernier, nous avions suivi ses pistes alors qu’elle préparait la sortie de son nouvel album, « Terre Neuve », désormais disponible.

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Comment présenter Brigitte Fontaine ? Si j’avais été un spectateur du théâtre de La Huchette au début des années 60, je citerais sa participation à « La Cantatrice chauve » d’Eugène Ionesco, en tant que remplaçante de la remplaçante de la remplaçante de la comédienne interprétant habituellement le rôle de Mme Martin. Si j’étais une assidue des talk-shows de télévision, j’évoquerais ses passages chez Laurent Ruquier ou Marc-Olivier Fogiel, chez qui elle peut s’éclipser de son siège lorsqu’elle s’ennuie, comme répondre avec un sens inimitable de l’absurde à de médiocres questions à visée promotionnelle. Si j’étais une féministe patentée, je parlerais de sa signature du Manifeste des 343 en 1971 pour la dépénalisation et la légalisation de l’avortement ; de son premier livre Chroniques du bonheur, publié aux Éditions des femmes en 1975 ; ou de son amitié avec la militante et vidéaste féministe Carole Roussopoulos. Si je suivais scrupuleusement l’actualité des remises de médailles, je relèverais qu’elle a reçu en avril 2017 la Légion d’honneur, décorant, au passage, François Hollande d’un « Babar d’honneur » (soit un pin’s du personnage). Si j’étais une passionnée de musique, j’égrènerais sa longue liste de chansons, collaborations, concerts. Car depuis le mitan des années 60, la chanteuse et parolière française a publié près d’une vingtaine d’albums (de « Comme à la radio » enregistré avec Areski Belkacem et The Art Ensemble of Chicago en 1970, aux deux disques d’or « Kékéland » et « Rue Saint Louis en l’île » en 2001 et 2004, jusqu’à son dernier « J’ai l’honneur d’être », en 2013) ; a travaillé ponctuellement ou régulièrement avec des musiciens tels qu’Areski Belkacem (qui est également son compagnon à la vie), Jacques Higelin, Étienne Daho, Alain Bashung, Philippe Katerine, Matthieu Chedid, Noir Désir, Sonic Youth, Archie Shepp, Zebda, etc. ; comme a écrit pour d’autres interprètes : Zizi Jeanmaire, Vanessa Paradis, Juliette Gréco, etc.

 

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La liste des possibilités de présentation de l’artiste pourrait ainsi se prolonger à loisir, tant cette artiste à la jeunesse éternelle – Brigitte Fontaine, sans âge, ne s’encombre jamais du passé – mène une carrière éclectique. À tel point que le bizarroïde qui lui colle à la peau serait presque devenu un cliché, son extravagance libertaire une caricature. D’aucuns voient là une posture – fruit de la notoriété –, là où d’autres interprètent le signe d’une folie non feinte. Et s’il s’agissait, plutôt, d’un rapport au monde, radical dans ses choix comme dans sa pensée, et dont l’étrangeté ne fait finalement que renvoyer à l’absurdité qui nous entoure ? En scènes et en coulisses, partons sur les pas de Brigitte Fontaine, artiste radicale et sincère.

Scènes : au Café de la Danse

Ce printemps, la salle parisienne accueille Brigitte Fontaine à raison d’un concert par mois. Un lieu que l’on sait important pour elle, puisque c’est là qu’en 1988, elle joua après dix années loin des scènes musicales françaises. Ce choix s’explique notamment par la jauge et, comme nous le précise Caroline Teriipaia qui travaille chez son producteur Bleu Citron, « On lui avait proposé le Bataclan, mais elle a préféré une plus petite salle et plusieurs dates. » Assister à deux concerts (26 mars et 17 juin) suffit à saisir à quel point ce souhait, en favorisant l’intimité avec le public, s’accorde au plus juste avec la formule proposée. Car depuis plusieurs mois, c’est en duo avec Yan Péchin – fidèle et vénéré guitariste d’Alain Bashung, de Rachid Taha ou encore de Jacques Higelin, avec qui elle collabore depuis le début des années 2000 – que Brigitte Fontaine se produit. Cette configuration réduite est née, raconte le musicien, il y a un peu plus d’un an : « Un matin, Brigitte m’a téléphoné et m’a dit : "J’ai envie qu’on fasse un truc tous les deux". Nous avions déjà fait une formule à trois, avec Areski, assez proche de cette forme, mais c’était pour des lectures de ses textes. »

Outre la proximité avec les spectateurs, la formule met l’accent sur la complicité des deux artistes. Celle-ci n’a rien de feinte, et dès les balances – réglages audio – de l’après-midi, les taquineries comme les marques d’attention vont bon train, se prolongeant durant le concert. Tandis que Brigitte Fontaine est assise dans un fauteuil voltaire noir et or, Yan Péchin s’agenouille auprès d’elle et fredonne en mode chant lyrique quelques mesures de « La Bonne du curé » d’Annie Cordy. Si la mise en scène, pensée par Fontaine, ainsi que nombre des morceaux (« Mon cœur est un mégot », « Au Diable bleu », « Lettre à monsieur le chef de gare de la Tour de Carol », etc.) demeurent d’un concert à l’autre, les variations sont multiples et les atmosphères contrastées. Tandis que la soirée de mars révèle une tonalité sombre, pessimiste – Brigitte Fontaine ponctuant certaines chansons de « Destroy nihilisme ! », « Je vous déteste », « Nique love, fuck l’amour » –, celle de juin est joyeuse et combative. La chanteuse lâche diverses allusions piquantes au sexisme et au patriarcat et lance des adresses sagaces au public : « De quelle manière envisagez-vous votre bonheur futur ? »

Dans cette ambiance mélancolique et rebelle, les clins d’œil à des poètes tels qu’Aragon (à travers l’évocation du poème dédié à Desnos : « Je pense à toi, Desnos… ») ou Arthur Rimbaud (« Nous serions bientôt à la vérité, qui peut-être nous entoure avec ses anges pleurant ! ») n’en résonnent qu’avec plus de force, rappelant au passage la prégnance de la poésie dans son travail. Interrogé sur ces variations, Yan Péchin souligne leur importance. « Il y a une structure, mais rien n’est figé, nous nous autorisons des libertés, comme dans le jazz. Si les chansons sont connues, elles sont interprétées différemment, et nous changeons parfois la tonalité, la structure, le rythme, la durée. Dans une période très figée où les artistes jouent chaque soir la même note, Brigitte est "la" personne, telle qu’on n’en trouve plus aujourd’hui, qui n’a pas peur de prendre des risques. C’est quelqu’un de totalement libre, qui se renouvelle perpétuellement, et décide toujours d’aller là où on ne l’attend pas. »

Coulisses : chez elle

Ce tempérament imprévisible, tantôt réfléchi, tantôt spontané, toujours baroque, est celui qui ressort de la rencontre dans son appartement de l’Île Saint-Louis, où elle vit depuis quelques décennies – qu’on ne comptera pas. Dans la pièce où Brigitte Fontaine nous reçoit trône un lit clos, meuble traditionnel breton hérité de sa famille. Les étagères lourdes de livres côtoient quelques vêtements, tandis qu’une platine diffuse les Quatre chants sérieux de Johannes Brahms. D’un côté, on découvre une photographie de Serge Gainsbourg, qu’elle n’a fait que croiser et pour qui elle aurait aimé écrire ; de l’autre, une affiche de Billie Holiday – dont elle dit qu’elle est « la plus grande. De tous les pays et de tous les temps. » Tranquillement attablée, s’amusant avec une corde rouge nouée autour de sa gorge, suspendant parfois une phrase pour allumer une cigarette ou une bougie, Fontaine n’est pas de ces artistes poseurs aux mines compassées. Et, qu’elle aborde son actualité en cours et à venir, son travail d’écriture, ou encore son rapport distant au féminisme, elle fait montre d’une remarquable sincérité.

À commencer par le cinéma : elle évoque volontiers la joie d’avoir tourné ce printemps à Morlaix, ville où elle a grandi, et d’avoir retraversé des lieux de son enfance avec les réalisateurs Benoît Delépine et Gustave Kervern. « J’ai ressenti de la fierté et de la jubilation. Gustave et Benoît ont trouvé des trucs fabuleux à Morlaix et dans les environs immédiats. Nous avons tourné un peu sauvagement – c’était planifié et également improvisé. » Cela ne l’empêche pas de rejeter cet art en tant que comédienne : « Au cinéma, on ne peut pas jouer, il faut sans arrêt reprendre, recommencer ». Il en va autrement du théâtre, qu’elle a pratiqué dès son enfance dans des troupes amateurs. « Lorsque j’étais enfant, je savais que je jouerais au théâtre et que j’écrirais. Ce n’est pas que je le voulais, je le savais. J’étais sûre qu’il se passerait quelque chose tous les soirs, et ça devait être important pour une enfant de se dire qu’il se passe quelque chose, tous les soirs. »

Passionnée par cet art, elle regrette de n’avoir pas intégré, adolescente, la troupe du Centre dramatique de l’Ouest ; ses parents, sollicités par le metteur en scène et directeur Hubert Gignoux, refuseront. Fontaine s’y adonnera régulièrement au cours de sa carrière, en tant que comédienne et auteur (avec Higelin, Areski, ou encore Rufus). Au sujet de la scène lorsqu’elle y chante, l’artiste évoque une même émotion. « Sur scène je suis performeuse, écrivain, poétesse. Le plaisir est le même qu’au théâtre. D’ailleurs, c’est toujours un peu théâtral quand je joue – et je ne dis pas que je vais "chanter", mais "jouer". » Elle qui se dit phobique, se sent dans cet espace « un peu libre. Jamais complètement, mais un peu, quand même. »

Pages : dérision et gravité

La littérature est également centrale chez Brigitte Fontaine : l’un de ces lieux où sa liberté et ses fulgurances se déploient. À travers ses vingt-cinq ouvrages publiés, Brigitte Fontaine travaille un art du nonsense et de l’absurde qui suscite une forte jubilation à la lecture. C’est le cas de Paroles d’évangile, nouvel opus de poésie publié aux éditions Le Tripode. Ce livre, dont la couverture est signée par le dessinateur Enki Bilal, offre une succession de courts textes, comme autant d’images saisies du monde et de ses aléas. De l’Île Saint-Louis devenue bonbonnière pour touristes aux tics de langage contaminant les conversations, l’ouvrage, avec son titre rappelant que « tout ce qui est écrit doit être considéré comme vrai et sans répliques », dessine « une sorte de petite philosophie burlesque et pas toujours, quelquefois un peu émouvante, pas souvent ». Il y a dans le goût de manier la langue et dans l’usage des mots-valises (« l’assimulation ») une parentèle avec Lewis Caroll.

Interrogée sur les auteurs importants pour elle, outre ce dernier, Jean Cocteau et Colette – trois auteurs marquants de son enfance –, Fontaine cite Anton Tchekhov, Tennessee Williams et Stefan Zweig. Les écrivains et dramaturges russe, américain et autrichien constituent par leur esprit une « fraternité, dont [elle se sent] proche ». Aux côtés de ces références composant une culture très classique, Frédéric Martin, éditeur de Paroles d’évangile, en évoque d’autres. « Je l’associe à des figures comme Alfred Jarry, Raymond Roussel, ces écrivains à l’humour très anglais, tel Edward Lear. » Néanmoins, manier comme elle le fait « l’humour de la pataphysique, des dadaïstes » n’exclut ni la gravité, ni la conscience des travers de notre monde. « Son sens de l’humour et son rapport à la littérature sont complètement décomplexés. Elle n’est pas révérencieuse, pas plus qu’obsédée à l’idée d’être un grand écrivain, et c’est ce qui fait que ces textes sont très forts. Elle aime beaucoup la dérision, mais il y a derrière cela quelque chose de sérieux. Sa légèreté lui permet d’aborder des questions de fond cruciales pour l’existence. »

Difficile, ici, de ne pas songer à la tonalité du texte performé par l’artiste au Centquatre, à Paris, lors de la soirée du 25 octobre 2018 accompagnant le Manifeste pour l’accueil des migrants adressé à la classe politique (et porté par onze rédactions de journaux, dont Regards). Derrière son apparente naïveté et sa cocasserie, le propos était traversé d’un engagement fort. Ce militantisme l’a amenée à s’investir dans diverses luttes politiques et sociales (les réfugiés, le sida, par exemple), sans jamais se ranger derrière une barrière. Les luttes féministes en sont un bel exemple : signataire du Manifeste des 343 parce que « c’était bien normal et la moindre des choses », n’ayant pas raté l’une des manifestations de l’époque « parce [qu’elle ne voulait] pas que les potes subissent ce [qu’elle avait] subi », Fontaine s’est toujours tenue à distance du Mouvement de libération des femmes. « Je n’ai jamais fait partie d’un mouvement. J’avais des copines qui y étaient, pas moi. Je faisais autrement. »

À la fin de l’entretien, Brigitte Fontaine confie un regret : « À part "Le Nougat" ou "L’Amour c’est du pipeau", je n’ai pas trop réussi à être populaire. J’aimerais bien ne pas être considérée seulement par une élite. Je n’aime pas tellement l’élite... » Devant ce sentiment, on ne peut qu’émettre l’hypothèse que si son travail n’est connu que de manière parcellaire, c’est en raison d’un système télévisuel et médiatique qui impose des produits culturels standardisés. Face à cela, sa position intègre, ses textes parfois âpres, sa voix ne cherchant jamais à séduire l’auditeur, ses réparties cinglantes la rendent inassimilables. Ce qui ne signifie pas que ses écrits, chansons, actions, ne perturbent pas, même de façon souterraine, le champ dans lequel ils s’inscrivent…

 

Caroline Châtelet

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