Accueil | Chronique par Arnaud Viviant | 17 août 2018

De la radicalité en littérature

Parce que la radicalité n’est pas seulement politique. Chronique du romancier et critique littéraire Arnaud Viviant.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Article extrait du numéro d’hiver 2018 de Regards.

En fin d’ouvrage, la liste des œuvres (plus d’une centaine !) de Jean-Bernard Pouy est un régal. On y trouve le mythique Spinoza encule Hegel, mais aussi ses déclinaisons (À sec ! Spinoza encule Hegel, le retour en 1998, avant Spinoza encule Hegel : avec une poignée de sable, en 2006). Le fameux La Petite écuyère a cafté qui, dans mon souvenir, inaugure la collection Le Poulpe que dirigea Pouy, avec ses titres qui semblaient directement sortis de l’émission Les Papous dans la tête sur France Culture, à laquelle l’auteur participe régulièrement. Comme, par exemple, ce Cinq bières, deux rhums en 2009, valant presque Mes soixante huîtres, publié un an auparavant. Ou Le Petit bluff de l’alcootest en hommage au Petit blues de la côte ouest de Jean-Patrick Manchette, le pape du néo-polar dont Pouy aura été, trente ans durant, l’un des principaux archevêques.

Philip Roth de calibre 22

Il y a quelques années, il publiait Tout doit disparaître, obèse catafalque ou sorte de Pléiade en solde réunissant six de ses principaux romans publiés à la Série noire, tout en affirmant, tel un Philip Roth de calibre 22, ou un Simenon plus proche de Simonin, qu’il arrêtait d’écrire, qu’il prenait sa retraite. Tatata ! Le revoici en librairie avec Ma ZAD, hommage à Daniel de Roulet, cet écrivain suisse qui avoua en 2006, dans son livre Un dimanche à la montagne, avoir incendié le chalet du magnat de la presse allemande Axel Springer. Une opération qui, jusqu’alors, était attribuée à la RAF, la Fraction armée rouge…

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR >> Vacances : vive la Sociale !

À l’heure où j’écris cet article, le gouvernement n’a pas encore rendu sa décision concernant Notre-Dame-des-Landes. Mais dans son roman, Pouy a déjà tranché. Il écrit :

« J’ai appris que le tribunal administratif ne permettait pas la présentation d’une deuxième enquête publique. Et préconisait qu’un autre emplacement devait être mis à l’étude, moins cher, moins complexe. Le ministre de l’Écologie qui, de son côté, annonçait aussi la décision, prévoyait, en revanche, que les environs feraient partie d’une zone écolo-bio-festive (sic) et pédagogique (of course)… La duplicité du Pouvoir… On déplaçait le problème (…) Ce que l’État ne voulait pas comprendre, c’est qu’on avait, ici, pris goût à la lutte et au bonheur d’être ensemble, au bonheur de faire ensemble. C’était plié que les zadistes d’ici allaient se déplacer ailleurs. Un certain sens de l’Histoire. »

Un chien nommé Blanqui

De la radicalité, il y en a aussi dans le nouveau roman de Mazarine Pingeot, Magda, qui s’inspire (« toute ressemblance avec des personnes réelles ne peut être que fortuite ») de l’affaire Tarnac (dont le procès a encore été repoussé). On se demandait ce que la fille de François Mitterrand pouvait raconter à ce sujet, on y est allé voir pour le fun. L’intrigue est cousue de fil blanc, au bout de cinquante pages on avait compris le fin mot de l’histoire. Évidemment, le double romanesque de Julien Coupat est maltraité : « verbeux et imbu de sa personne ». Et les autonomes dans leur désir de « communisme primitif », pas mieux. Selon Mazarine, ils seraient « à l’heure qu’il est moins libertaires en matière de sexualité. On est prude chez les révolutionnaires. Et l’humour y circule difficilement. L’absolu est à ce prix. » Elle ne doit pas beaucoup lire Lundi matin.

Mais de l’humour, l’écrivain en a. Dans son roman, le chien s’appelle Blanqui et l’enfant autiste Ezechiel. Demeure pourtant, au fond du livre, quelque chose de puissant : un amour pour ce que Marguerite Duras appelait La Vie matérielle : c’est-à-dire des recettes de cuisine, un goût pour la nature et le réel dans ce que l’un et l’autre ont de fondamental et d’insécable, tout au contraire de l’idéologie et de ses mille et une variantes.

Une histoire de toto

Chez Yves Pagès, la radicalité est à la fois littéraire et politique. Son nouveau roman, Encore heureux, est le portrait en creux d’un "toto", d’un "autonome" des années 80, Bruno Lescot. Fils de parents soixante-huitards, drôle et déjanté, artiste dans son genre, spécialisé dans le graffiti et le "petit crobard", le rock alternatif aussi, irresponsable et émouvant, il va de fil en aiguille devenir vingt-cinq ans durant une des personnes les plus recherchées par la police française. On pourrait presque parler d’un roman foucaldien ("surveiller et punir") puisque cette biographie imaginaire est essentiellement composée de rapports administratifs, de coupures de presse, de comptes rendus de procès, autrement dit d’une parole "sociale" normative sur un individu qui ne cherche, depuis son enfance qui lui colle aux basques, qu’à échapper au contrôle et à la société.

Pagès s’amuse beaucoup dans les langages imités. Il est très fort pour reproduire la parole de l’Autre, celui qui est payé pour construire de la pensée limitée, ceinturée, autorisée. Par qui ? Telle est la question qui hante ce livre. Qui domine qui ? Tout l’aspect comique et renégat du livre de Pagès se tient là. Qui détient le pouvoir ? Et surtout qui en jouit ? L’auteur convoque tous les types de discours qui tentent vaille que vaille d’encadrer et d’entraver cette liberté bravache de Bruno Lescot. Lequel va devenir au fur et à mesure, dans notre esprit et notre cœur de lecteur, ce qu’on appelait dans la littérature d’autrefois un héros.

D’ailleurs, jusqu’à la fin du roman, Bruno réussira à s’évader, pour notre grand plus bonheur. On est avec lui comme on l’a été progressivement, page après page, avec le Comte de Monte-Cristo. Accablés, comme il se doit, de l’injustice qui lui est faite. Ce livre est une fiction. Il se passe dans les années 80. N’empêche, comment ne pas avoir en le lisant une grande pensée pour un cas réel : celui d’Antonin Bernanos ? Ainsi qu’on le dit habituellement dans la presse bourgeoise : un très grand livre.

 

Arnaud Viviant

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.