Accueil | Par Clémentine Autain | 14 juin 2018

"En guerre" et "Avengers" : les méchants peuvent-ils perdre ?

A priori, aucun rapport entre ce film d’auteur et ce blockbuster. Et pourtant, à la fin, c’est toujours le mal qui l’emporte.

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Au cinéma, j’ai pris deux claques et je les ai rapprochées. L’analogie va paraître, de prime abord, étonnante voire détonante puisqu’il s’agit d’un bijou du cinéma d’auteur français et d’une superproduction américaine. Oui, "En guerre" de Stéphane Brizé et "Avengers Infinity War" dégagent un air du temps commun. Celles et ceux qui n’auraient pas vu l’un ou l’autre film mais qui souhaiteraient le faire, et donc ne pas en connaître la chute, peuvent arrêter dare-dare la lecture de cet article. Car c’est bien de fin de l’histoire dont il est question.

"En guerre" est un film poignant, remarquablement joué, d’un réalisme impressionnant. C’est l’histoire d’une lutte sociale, des salariés qui refusent que leur entreprise disparaisse alors qu’elle est rentable, simplement parce qu’il faut satisfaire toujours plus l’appétit des actionnaires. On est attrapé par ces personnages interprétés avec une justesse redoutable, ouvriers et employés en grève d’un côté, hauts dirigeants économiques et politiques de l’autre. C’est la simplicité des t-shirts qui affronte l’arrogance des cravates. C’est la vie qui s’oppose aux funestes normes du capital. Les uns parlent de leur emploi, des promesses non tenues côté patronal, de leur besoin d’un salaire pour pouvoir vivre dignement. Les autres défendent la compétitivité, la force du choix de ceux qui savent, le monde tel qu’il est.

Comme dans "La loi du marché", Vincent Lindon incarne à merveille la révolte et la résistance dans le monde populaire. La lutte va-t-elle payer ? Non. Les ouvriers et syndicats se déchirent, la direction de l’entreprise réussit à convaincre une partie d’en finir avec la grève moyennant un plus gros chèque de départ et le potentiel rachat par un repreneur tombe à l’eau. La rage monte, se radicalise pour une partie des salariés et la violence arrive, physiquement, contre le grand PDG qui tire les ficelles de la fermeture. Comme une autre version de la chemise arrachée chez Air France. La chute est donc cruelle. Les ouvriers perdent tout. Et leur leader s’immole devant l’usine. En lieu et place de la victoire, c’est le chômage et le suicide. L’issue dramatique est courante dans les films à fibre sociale, ceux des Dardenne ou de Ken Laoch. Mais "En guerre" force le trait tragique. Comme s’il voulait pousser le spectateur à bout et dans ses retranchements. "En guerre" nous laisse un goût de no future si révoltant qu’il peut paradoxalement emmener le spectateur à chercher l’issue, l’autre voie pour ne pas voir sombrer les rêves de progrès humains. Il donne la mesure de la force de l’adversaire et donc la mesure de ce qu’il faut fédérer et déployer en face pour gagner.

Deux salles, une ambiance

Autre univers, autre public : "Avengers" met en scène, dans son troisième volet "Infinity War", des personnages héroïques bien connus, des Superman et Superwoman en tous genres, en proie à un affreux dictateur aux multiples super-pouvoirs, obsédé par la domination de l’univers et la destruction de l’humanité. On voit le genre. Le film aux effets spéciaux qui en jettent, avec les Hulk et Wonder Woman de notre enfance, s’alternent scènes de violence et d’humour, de bagarre et de tendresse. On connait la chanson. Les gentils se battent contre les méchants. Le film dure 2h50, histoire d’en avoir plein la tête et les mirettes de cet univers américain qui a bien colonisé nos imaginaires.

Est-ce comme un doudou ? En tout cas, on tient le rythme, on marche, on court. On en veut pas tant que ça aux enfants de nous avoir trainés là. Même si, évidemment, la fin de l’histoire est connue d’avance… A une vingtaine de minutes du dénouement, un superhéros visionnaire comptabilise la probabilité qu’ont les superhéros de gagner : une chance sur plusieurs millions. Le spectateur ne s’en fait pas, il sait, les gentils vont gagner. C’est toujours comme ça dans les films américains. Cela rend-il les choses moins haletantes ? Même pas sûr. On frissonne quand même. On joue à se faire croire que l’affaire n’est pas dans le sac. On a un peu peur pour les gentils. Mais les temps ont visiblement changé. À la surprise générale et de façon brutale à la toute fin du film, c’est l’horrible personnage superdestructeur qui l’emporte. Oui, il a gagné. Il n’y a pas de gentille morale de l’histoire, il n’y a que la défaite des gentils. Ils avaient pourtant conjugué leur force pour empêcher le dictateur XXL d’abattre sa haine sur l’univers. Ils ont perdu. Le méchant a gagné. Parce que cette chute n’a rien de ronronnant, elle dérange. Fondamentalement. Pourquoi croire que les bons vont toujours gagner ? N’est-ce pas une morale qui endort ? Comment faire pour qu’ils ne gagnent pas, alors que leur puissance est plus impressionnante et performante que jamais ?

Voici donc ce monde contemporain qui éclate sur la toile : les personnages détruisant la vie, la justice, l’humanité sont les vainqueurs. Par chaos. Et ils nous laissent le chaos. Ce mauvais temps est celui des Trump triomphants. Mais le fait que le cinéma nous les montre de façon si crue, si brutale, apparaît comme une invitation à réagir, à penser, à agir. En sortant de l’une puis de l’autre salle, un même sentiment peut nous traverser : comment est-il possible que des personnages aussi haineux et dangereux dominent le monde ? Combien de temps cela peut-il durer ? Sans doute le temps que se reconstitue une espérance. Elle est en route (et pourvue qu’elle ne se perde pas en route). Car nous savons bien que nous n’arracherons pas les victoires seulement avec la haine et le ressentiment mais avec la joie et l’assurance que nous avons tellement mieux à faire valoir et que, par contagion et par nombre, nous pouvons les empêcher de nuire et gagner.

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