Accueil | Par Arnaud Viviant | 27 décembre 2018

Houellebecq, paysan de Paris

L’action de Sérotonine, le nouveau roman de Michel Houellebecq, se situe de nos jours, pour utiliser une expression aussi vague que consacrée. Quand, exactement ? Difficile à dire. En tout cas dans une France où les trains n’arrivent plus à l’heure, surtout ceux de Saint-Lazare vers la Normandie où se passe la moitié de l’action, l’autre se déroulant à Paris.

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« L’orgueil ancestral des cheminots, l’orgueil ancestral du respect de l’horaire, tellement puissant et ancré au début du XXe siècle que les villageois, dans les campagnes, réglaient leurs horloges sur le passage des trains, avait bel et bien disparu. La SNCF était une des entreprises dont j’aurais assisté, de mon vivant, à la faillite et à la dégénérescence complète. »

La France de Houellebecq, c’est une France où l’émission de Laurent Ruquier, "On n’est pas couché" existe toujours, puisque le narrateur finit par trouver la manière idéale de la regarder : en coupant le son. Un roman qui a aussi été écrit avant qu’Alexandre Bompard, PDG de Carrefour, décide de fermer ses enseignes de proximité. Dommage, car Houellebecq, égal à lui-même et faisant des numéros bien connus de son lecteur comme un Louis de Funès de la littérature, fait longuement leur éloge face à la concurrence, notamment celles des Daily Monop’.

 

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Une France où les agriculteurs se suicident à un rythme hebdomadaire. Une France où, de façon plus étrange et morbide, dans l’une des plus belles pages du livre, l’humoriste Laurent Baffie vient de mourir, puisqu’à la télévision de nombreuses émissions nécrologiques lui sont consacrées, où les intervenants finissent par tomber tous d’accord sur une seule et même formule le concernant : "C’était une belle personne".

Une France où tous les hôtels sont devenus non-fumeurs, ce qui n’est pas sans compliquer la vie du narrateur, qui vit beaucoup à l’hôtel depuis qu’il est en dépression (lorsqu’il a découvert sur l’ordinateur de sa concubine japonaise une vidéo zoophile la mettant en scène avec deux chiens, dont un doberman) et en rupture de ban de la société. Il porte un nom banal et un double prénom bizarre qu’on va vite oublier. Il est dans sa cinquantaine. Il a fait l’Agro. Il a travaillé pour la cellule de crise de Monsanto (« mais Monsanto est toujours en crise », écrit Houellebecq). Il a aussi fait du lobbying pour l’exportation des fromages normands, sans grand succès. Quand le roman commence, il a un statut de conseiller contractuel au ministère de l’Agriculture, qu’il va vite laisser tomber.

Mérite agricole

Ce roman où les quotas laitiers jouent donc un rôle primordial a deux mamelles, si l’on peut dire : l’amour (le narrateur a raté sa vie parce qu’il a raté l’amour, ainsi qu’il va nous le raconter) et l’agriculture française. Dont les destinées se décident à Bruxelles, comme chacun sait. Si les propos sur l’amour peuvent finalement paraître assez convenus (quoiqu’étranges sous la plume de Houellebecq, ici presque romantique), tout ce qui concerne l’agriculture, et donc l’Europe, et donc la mondialisation (qu’on nous a vendue comme heureuse, mais qui ne l’est pas vraiment sans antidépresseur jouant sur la fabrication de sérotonine, la molécule du bonheur), et donc le protectionnisme et donc le nationalisme, est intéressant et beaucoup moins caricatural qu’on pourrait le penser, même à l’approche d’âpres échéances européennes.

Le meilleur ami du narrateur élève cinq cents vaches dans ce qu’on appelle "la Suisse normande". Il fait ça bien, en respectant les normes et les bêtes. N’oublions pas que, s’il dédaigne les appels du pied de l’Académie française, Houellebecq est en revanche juré du prix littéraire 30 Millions d’amis. Le narrateur n’est pas vegan, loin de là, il bouffe beaucoup trop d’andouilles pour ça. En revanche, il considère que « ce qui se passe en ce moment avec l’agriculture en France, c’est un énorme plan social, le plus gros plan social à l’œuvre à l’heure actuelle, mais c’est un plan social secret, invisible, où les gens disparaissent individuellement, dans leur coin, sans jamais donner matière à un sujet sur BFM ».

Mondialisation malheureuse

Tout cela se terminera mal. Il y aura des barrages en Normandie, des affrontements avec les gendarmes mobiles et des morts (car contrairement aux gilets jaunes, les agriculteurs, qui sont souvent aussi des chasseurs, sont armés). Avec un sens aigu de sa promotion, Houellebecq a récemment fait le buzz avec un texte pour le Harper’s Magazine américain dans lequel il tresse les louanges de Trump qui, selon lui, « défend les intérêts des travailleurs américains ». « On aurait voulu voir ce genre d’attitude plus souvent en France au cours des cinquante dernières années », ajoute-t-il. Quant à l’Europe, c’est pour lui « une idée stupide ayant tourné au cauchemar », les Européens n’ayant « ni valeurs communes, ni intérêts communs ».

Toujours est-il qu’avec Sérotonine, Houellebecq signe sans doute le grand roman de la fin ce que des Minc ou des Attali ont pu appeler « la mondialisation heureuse ». Son personnage de fonctionnaire contractuel du ministère de l’Agriculture constate que, durant toute sa vie professionnelle, il a été confronté à des gens « prêts à mourir pour la liberté du commerce ». Et il écrit :

« Au bout du compte, on m’avait toujours donné tort, les choses avaient toujours au dernier moment basculé vers le triomphe du libre-échangisme, vers la course à la productivité, alors j’ouvris une nouvelle bouteille de vin, la nuit était maintenant installée sur le paysage, Nacht ohne Ende, qui étais-je pour avoir cru que je pouvais changer quelque chose à la fin du monde ? »

 

Arnaud Viviant

Michel Houellebecq, Sérotonine, éd. Flammarion, 347 pages.

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  • regards.fr qui fait la promotion d’un néo-nazi, pédophile, raciste, totalement réactionnaire. Pourquoi ça ne m’étonne même pas ?

    La place de Houellebecq est dans un centre de rééducation. Nous, nous pouvons l’aider, nous l’aiderons à retrouver la voie du bonheur et de l’harmonie, par le travail agricole jusqu’à l’épuisement.

    Envoyer Houellebecq et tous les intellectuels réactionnaires travailler dans les champs. Ils reprendront contact avec la réalité matérielle. Leur vie reprendra sens. Comme Xi Jinping lui-même, grâce à la rééducation par le travail, Houellebecq pourrait passer du statut de petit bourgeois réactionnaire à gardien de la Révolution.

    dasCoco Le 15 mars à 17:51
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