Accueil | Par Naly Gérard | 21 décembre 2018

La photographie, arme de lutte depuis 90 ans

La Galerie de photographies du Centre Pompidou consacre une exposition aux images militantes des années 1930 et fait la part belle à l’hebdomadaire Nos Regards, ancêtre de Regards. Retour sur un moment charnière pour la photographie sociale.

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« Voulez-vous être reporter ? » : l’appel est lancé par la rédaction de Nos Regards, illustré mondial du travail à ses lecteurs en 1929. L’hebdomadaire communiste, indépendant du PCF, ancêtre du Regards actuel [1], propose une formation à la photographie, activité encore peu répandue parmi les ouvriers. À la clé, la publication des meilleurs clichés. Nombre d’anonymes répondent à l’invitation et des images d’amateurs sont bientôt publiées à côté de noms qui deviendront fameux : Henri Cartier-Bresson, Willy Ronis, Lisette Model, Germaine Krull et d’autres.

 

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On retrouve ces visuels au Centre Pompidou dans l’exposition "Photographie, arme de classe" conçue par une équipe de jeunes chercheurs dirigée par l’historienne de la photographie Damarice Amao. « Contrairement aux productions datant du Front populaire, la photographie sociale des années 1928 à 1936 a été peu étudiée, souligne la spécialiste. Cette période voit pourtant se développer la photographie sociale, berceau de la photographie humaniste qui s’épanouira après la Seconde Guerre mondiale, et du photoreportage de guerre où vont s’illustrer des personnalités comme Capa, Chim ou Gerda Taro. »

À la fin des années 1920, la presse magazine est en pleine expansion grâce notamment à un nouveau procédé d’impression – l’héliogravure – et à l’apparition du Leica, appareil de prise de vue adapté au reportage. Outre-Rhin, l’hebdomadaire ouvrier illustré AIZ (Arbeiter Illustrierter Zeitung) créé en 1924 rencontre alors un succès considérable. En France, les lecteurs de gauche ont le choix entre plusieurs titres, dont les numéros sont présentés dans l’exposition : Vu, Communiste !, Femmes dans l’action mondiale ou encore L’Almanach ouvrier et paysan, et bien sûr Nos Regards.

Faire de la photographie "un art prolétarien"

Ce dernier fait face à un besoin aigu d’images. Engagé en faveur des travailleurs, l’hebdomadaire cherche à témoigner de leur vie et de leurs luttes tout en évitant le service "photo" des agences de presse considérées comme "bourgeoises" mais aussi les images officielles du régime soviétique diffusées par la Société pour les échanges culturels entre l’URSS et l’étranger (connue sous le nom de VOKS). « À l’époque émerge une réflexion sur l’impact des médias de masse et le risque de propagande, note Damarice Amao. Les mouvements de gauche prennent conscience du pouvoir de l’image, de sa possible instrumentalisation mais aussi de ce qu’elle peut apporter dans le contexte de stratégie politique. »

Certains militants qui se lancent alors dans la photographie rejoindront l’association "Amateurs Photographes Ouvriers", un regroupement « d’agitation culturelle » né en 1930 dont l’ambition est de faire de la photographie « une arme et un art prolétarien ». Ses membres bénéficieront du soutien de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) qui verra le jour deux ans plus tard. « Les artistes professionnels de l’AEAR, comme Eli Lotar, désirent participer à la production de véritables archives sur le monde du travail, raconte Damarice Amao, et aider les amateurs à améliorer leur pratique, au laboratoire comme à la prise de vue ».

Les "illustrés" sélectionnés dans l’exposition reflètent l’actualité sociale d’alors : le mouvement antifasciste en Europe, le mouvement anticolonial, la lutte contre la ségrégation aux Etats-Unis ou encore la résistance des Républicains et des anarchistes espagnols. Dans les reportages photo, « la dialectique du texte et de l’image » atteste de la véracité de la situation sociale à dénoncer. Jusqu’alors on photographiait les pauvres à la marge de la société, comme des figures pittoresques et populaires. Les reportages engagés présentent les clochards ou les chômeurs comme des manifestations révoltantes d’un ordre social injuste. Nos Regards publie ainsi des reportages sur les conditions de vie des ouvriers. En mai 1934, paraît "Borinage" qui s’intéresse à des quartiers misérables habités par des mineurs en Belgique. Quelques mois plus tard, "Paris Taudis", avec des images de Willy Ronis, décrit le quotidien d’un jeune ménage ouvrier dans un logement délabré.

L’exposition met en lumière une autre forme de riposte à la presse "bourgeoise" : le photomontage. Par l’assemblage de fragments d’images, il s’agit de caricaturer et d’exagérer pour attaquer. Regards publie des photomontages anonymes comme celui qui fait la Une en mars 1933 : des travailleurs coloniaux détruisant une croix gammée.

 

Le titre met aussi à l’honneur le maître du photomontage politique, l’Allemand John Heartfield, notamment son image de Göring, ministre d’Hitler, mettant le feu à une mappemonde, publiée en 1935. L’écrivain Louis Aragon, membre de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, ne tarit pas d’éloge sur le photomontage, d’une efficacité sans pareil à ses yeux pour délivrer un message clair dans la lutte sociale ou antifasciste.

« La production photographique du milieu militant communiste dans l’Hexagone est, dans son ensemble, remarquable par sa diversité et son foisonnement », estime Florian Ebner, chef du cabinet de la photographie au Centre Pompidou. Cette dynamique a non seulement fait émerger des noms qui ont marqué l’histoire de la photographie mais aussi contribué à renouveler la culture visuelle et militante de gauche.

Aujourd’hui, que reste-t-il de cette culture ? « Au travers de cette exposition, nous souhaitons justement poser la question au visiteur, confie Damarice Amao. Certains symboles sont encore vivaces. L’image du poing levé, issue de la culture ouvrière allemande, par exemple. Ou celle de la foule "de gauche", qui se distingue par son caractère bigarré et spontané, moins tenu que la foule "de droite". »

Regards, des années 30 à aujourd’hui

Dans les pages du trimestriel Regards qui revendique l’héritage de son aîné des années 1930, le photomontage a encore droit de cité mais il est plus rare. Le photoreportage reste, lui, l’objet d’une attention particulière. Pour sortir du flux massif de photos qui circule sur les réseaux sociaux et Internet, la rédaction privilégie le récit en images. « Nous choisissons une série de cinq à douze images pour montrer différents aspects d’une même situation, explique Célia Pernot, l’actuelle directrice photo. Pour faire une photo "juste", il est indispensable de passer du temps sur le terrain et avec les personnes dont on raconte l’histoire afin de saisir l’événement ou la situation sociale de manière complète. Cela implique un budget pour financer le reportage, ce qui devient aujourd’hui de moins en moins habituel dans la presse. »

Depuis 2015, la rédaction de Regards a décidé de produire et d’acheter particulièrement des photoreportages sur la problématique des migrants, sous différents angles. « En tant que journal de gauche, nous cherchons à rendre compte du point de vue des réfugiés, ajoute Célia Pernot. À raconter de manière juste ce qu’ils vivent, sans les exposer ni les mettre en danger non plus. Le défi est de gagner la confiance de ces personnes qui ne se laissent pas approcher facilement. De montrer aussi les ONG, les bénévoles, les militants, les policiers et les politiques, pour faire comprendre la complexité d’une situation. »

La photographie sociale et engagée des années 2018 cherche toujours d’une certaine manière à faire prendre conscience de l’intolérable et à inciter peut-être le lecteur à agir. Comme ses prédécesseurs, il y a quatre-vingt-dix ans.

 

Naly Gérard

Jusqu’au 4 février à la Galerie de photographies, Centre Pompidou, Paris. Tous les jours sauf le mardi de 11 h à 21 h, le jeudi jusqu’à 23 h. Entrée libre.
Site : https://www.centrepompidou.fr/

Du 28 septembre 2019 au 19 janvier 2020, au Musée de la photographie, Charleroi, Belgique.

Catalogue Photographie. Arme de classe – La photographie sociale et documentaire en France 1928-1936, éditions Textuel-Centre Pompidou.

Notes

[1L’hebdomadaire Nos Regards, fondé par le Secours ouvrier international en 1928, s’est arrêté pour des raisons imprécises – sans doute un problème de financement. En 1932, paraît Regards sur le monde du travail (qui deviendra Regards tout court en 1933) qui s’éteindra en 1962. Refondé en 1995, le titre a connu différents épisodes avant de devenir une Scop.

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  • La photographie arme de lutte mais aussi arme de propagande, destinée ici à faire admettre que le socialisme est le meilleur régime possible. Montrer les aspects négatifs du capitalisme, c’est-à-dire de l’économie, et ils sont nombreux, même en régime démocratique, crée un effet de comparaison implicite dont le socialisme, qu’on ne montre pas, sort vainqueur. Mais c’est le socialisme imaginaire.

    Cette approche journalistique de Regards, celui de l’époque du moins, rejoint le calcul de tout propagandiste qui est de manipuler l’opinion. Ce calcul est efficace à court terme, mais à long terme il est en décevant, la réalité, la vraie, finissant par se savoir.

    Maintenant que les régimes socialistes ont disparu, la démarche du Regards actuel est-elle si différente ? C’est toujours faire rêver une clientèle.

    Glycère Benoît Le 22 décembre 2018 à 06:57
       
    • Compte tenu du tirage limité de Regards, je doute qu’on puisse évoquer une manipulation de l’opinion dont il faudrait admettre pour être juste qu’elle doive de prime abord pour être qualifiée comme telle :

       s’avérer "massive", et donc "toucher" pas seulement des gens majoritairement déjà convaincus,

       revendiquer être "non partisane ou non engagée", aux fins de dissimuler son dessein qui est d’influencer par "l’image et le verbe", forcement toujours orientées, l’opinion des gens qui la reçoivent en toute confiance.

      ... A bon entendeur, je pense qu’en terme de "propagande", les medias télévisuels, qui arrivent directement et sans filtres dans les foyers, disposent bien plus des pré-requis nécessaires à pareille entreprise, que les medias qui s’inscrivent dans le champ du "contre-pouvoir"... comme l’est "Regards".

      Bien évidemment, je n’évoque pas ici les tentatives permanentes, grossières et plus ou moins relayées, de désinformation ou de fake-news dans les réseaux sociaux qui, par opposition à la propagande, ne résistent pas au fact-cheking (au vrai j’entends) ! En effet, une bonne propagande n’invente pas des faits, mais elle les donnent à voir à tous, à travers les filtres d’une idéologie au pouvoir car disposant des moyens pour la diffuser "massivement". Ainsi, elle s’appuie sur une réalité "incontestable". Le "fait" transmets alors à celui qui le relais, un parfum d’objectivité difficile à estomper.

      Réintroduire un peu de mesure ne fait pas de mal... Surtout en ce moment. J’attends encore d’ailleurs le décompte et l’état réel des victimes de violences policières chez les gilets jaunes (ou non, cf la vieille dame morte à Marseille après avoir été touchée par une "grenade" des "forces de l’ordre" sur son balcon). Car pour ce qui est des policiers, par contre, nous sommes déjà bien informés sur le sujet.

      carlo Le 23 décembre 2018 à 13:41
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