Accueil | Par Caroline Châtelet | 6 juillet 2015

Le monologue de la femme gelée

Adaptant La Femme gelée d’Annie Ernaux, récit intime sur l’emprisonnement d’une femme dans une vie rangée et ultra-genrée, la compagnie Tuchenn offre une version scénique épurée fondée sur un dialogue entre texte et musique.

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Dans La Femme gelée, paru en 1981, Annie Ernaux raconte la lente prise de conscience de sa situation de femme. Partant de son enfance, de son éducation, se livrant à une description minutieuse des différentes figures féminines ayant accompagné sa jeunesse, scrutant précisément celle qu’elle-même va ensuite endosser, l’autrice analyse finement les limites de l’émancipation féminine. Ou comment la petite fille pleine de rêves, issue d’un milieu ouvrier et populaire, va au final se retrouver prise dans les carcans bourgeois de la féminité.

Tenue de mener de front travail et vie de famille, emprisonnée dans sa propre vie, "gelée", elle va décider de quitter son mari pour retrouver sa liberté. C’est ce trajet autant social qu’intime que l’équipe de Tuchenn, compagnie rompue à l’adaptation de textes non-théâtraux, transpose au plateau, dans une forme réunissant la comédienne Violaine Vérité et le musicien Adrien Tricot.

Racontant la genèse de ce projet, Violaine Vérité – qui signe également l’adaptation du roman à la scène – confie « Au départ quand j’ai lu ce livre, j’ai immédiatement pensé à ma mère qui venait de mourir. Ce qui m’a également intéressé est la façon dont Annie Ernaux décrypte avec beaucoup d’acuité son trajet de femme. La manière dont elle parle de ce chemin de la petite fille élevée dans un milieu très populaire de Normandie qui se retrouve femme installée dans une vie bourgeoise m’a vraiment passionné. Ce parcours constitue pour elle une vraie déchirure et son écriture rend compte de cela. »

D’autant que si le récit d’Annie Ernaux est celui d’une femme vivant dans les années 60, cette problématique des limites de l’émancipation féminine sont bien, comme le rappelle la comédienne, « toujours d’actualité. D’une certaine manière... Peut-être y a-t-il simplement aujourd’hui une conscience plus grande de ces situations. Mais lorsque nous jouons le spectacle, je suis étonnée du nombre de femmes de tous les âges et de tous les milieux qui viennent me voir. Elles me disent y trouver quelque chose qui les touche, personnellement. »

Mise en scène par Bernard Colin, la version scénique du texte, qui a été réalisée en intelligence avec Annie Ernaux, déplace le monologue vers le dialogue, et Violaine Vérité prend en charge le récit avec Adrien Tricot. « Annie Ernaux fait partie de la génération ayant vu les débuts du rock, elle en parle beaucoup dans ses écrits. Je souhaitais la présence d’un univers rock, mais je ne voulais pas que ce soit quelqu’un de sa génération ou de la mienne. Voulant travailler sur le croisement des générations il fallait que le musicien soit jeune, qu’il réponde à cette histoire avec sa musique d’aujourd’hui. »

S’exprimant uniquement par la musique, le jeune homme, dont on présume qu’il pourrait aussi être le fils à qui la mère confie son histoire, « n’accompagne » pas mais conçoit, au contraire, un univers sonore permettant l’existence d’un dialogue. Une façon, peut-être, de rappeler que la lutte contre les inégalités et les oppressions de toutes sortes passe aussi par leur désignation et leur identification.

Le monologue de la femme gelée , d’après La Femme gelée d’Annie Ernaux.
Adaptation et interprétation Violaine Vérité, composition musicale et musique Adrien Tricot, du mercredi 8 au dimanche 12 juillet à 18h.
Mise en scène, scénographie et costume Bernard Colin.

Festival Nous n’irons pas à Avignon
Gare au Théâtre, 13 rue Pierre Sémard, 94400 Vitry-Sur-Seine.
01 55 53 22 26
Tarifs : 10 à 13 euros.

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